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Louis XIV et le plein emploi : l’exemple des tapisseries de Beauvais.
tapisserie de Beauvais Château de Chantilly

Louis XIV et le plein emploi : l’exemple des tapisseries de Beauvais.

A Beauvais, depuis « toujours », se déploie une riche et florissante industrie textile. Serges, draperies diverses, étoffes, flanelles et autres productions lainières faisaient vivre, directement ou indirectement, des milliers d’ouvriers et artisans. L’industrie des serges emploie à elle seule, en 1684, 20.000 personnes. Au début du XVIIIe siècle on recense 200 fabriques à Beauvais et de 1900 à 3000 métiers selon les époques.

Ce qui fit la qualité et la réputation des étoffes de Beauvais, au XVIe siècle, fut de mêler deux sortes de fils, la sayetterie (chaîne aux fils secs) et la draperie (fils gras ou mouillés). Mais les aléas des guerres pesèrent lourdement sur la fabrication, comme sur la vente. Ce fut Colbert qui eut l’idée de reprendre en main la réglementation des corporations afin, notamment, de relancer cette industrie. Il voulait « remettre les manufactures dans leur première splendeur et remédier aux abus qui se sont glissés ». Pour ce faire il envoya sur place un marchand drapier de Paris, un certain Poquelin, dont le nom sera rendu célèbre par Jean-Baptiste, dit Molière. Il s’agissait là d’une politique de grande envergure, dépassant largement la bonne ville de Beauvais, toujours fidèle au Roy (à l’exception du trouble né de la ligue qui fit prendre des vraies distances aux beauvaisiens vis-à-vis d’Henri III). En 1667 les statuts sont rédigés puis rendus applicables en 1669 sur l’ensemble du royaume. Il s’agissait pour le ministre « de rétablir ou créer toutes les industries, mêmes de luxe ». Cette politique industrielle répondait à deux impératifs commandés par Louis XIV, ne plus dépendre de l’étranger d’une part et d’autre part « tirer les peuples de l’oisiveté et leur procurer l’abondance ».
A ce sujet, l’édit de création de la manufacture royale de Beauvais illustre parfaitement les intentions du roi et les moyens qu’il met en œuvre dans ce que nous pouvons appeler une véritable politique économique. A travers les articles que nous allons reprendre ci-dessous, cet édit nous révèle comment l’économie, pour le roi et son ministre, est un instrument de la politique générale. L’intervention de l’État est importante, mais elle est conditionnée et résolument non providentielle. Il s’agit nettement de construire un outil de production.

L’initiative est née d’un marchand privé, un certain Hinart souhaitant revenir dans sa ville natale pour y établir une manufacture de tapisserie de « haute lice, façon de Flandre ». Les maire et pairs de la ville l’encouragent en lui promettant de « le favoriser en tout ce qui leur sera possible ». Colbert prend l’affaire en main et obtient l’édit de création, scellé du grand sceau vert, en 1664. Par les présentes, le roi autorise Hinart à établir sa manufacture à Beauvais ou n’importe où ailleurs en Picardie. La permission lui est accordée à lui et ses successeurs pour trente années, à l’exclusion de tout autre établissement. Autrement dit, Hinart obtient le monopole de fabrication pour la Picardie. Qui établirait une maison concurrente avant trente ans se verrait non seulement soumis à une forte amende au profit d’Hinart, mais à la confiscation de la dite manufacture et tous biens attenants au profit du même Hinart ou ses successeurs. Il s’agit pour le roi de protéger la jeune industrie, le temps pour elle de voler de ses propres ailes. Ce temps de protection nécessaire est donc estimé à trente ans.

Mais le roi ne s’arrête pas là. Il va financer sur ses propres deniers (entendons les revenus de la couronne) jusqu’à hauteur des deux-tiers, si nécessaire, l’investissement de départ, notamment pour l’achat des bâtiments. Mais il est bien précisé, « si besoin est » d’une part et de toute façon pour un minimum d’un-tiers de la poche de Hinart et associés. Il ne s’agit donc pas d’une entreprise d’État, mais bel et bien d’une aide substantielle à la création d’entreprise (estimée à trente mille livres). En contrepartie de quoi le frontispice des bâtiments devra être aux armes du roi et porter l’inscription « Manufactures royalles de Tapisseries » (sic)

En sus de quoi, trente mille autres livres sont allouées à titre de prêts, affectés de façon très précise à l’achat des fournitures nécessaires. Autrement dit, il s’agit là d’une avance de trésorerie, remboursable après les premières ventes, sans intérêts au bout de six années.

Plus intéressantes encore sont les conditions attachées à cette aide à la création d’un outil de production dont le but, rappelons-nous, est de « mettre les peuples au travail et dans l’abondance ». Ce n’est ni plus ni moins qu’une politique de l’emploi. Hinart et ses successeurs sont « tenus et obligés » d’établir la première année jusqu’à cent ouvriers, tant Français qu’étrangers et d’augmenter pareil nombre de cent, chacune des six années. L’idée est que la rentabilité de l’entreprise, au démarrage, ne se fasse pas en économisant de l’emploi. Bien plus, si Hinart tient ses engagements sur les six années, il n’aura pas à rembourser la somme prêtée. La politique industrielle de Louis XIV vise à la constitution d’un outil de production en vue de favoriser l’emploi et non les plus-values des bourgeois.

Conscient des réalités économiques, l’édit royal insiste « et afin de faciliter encore mieux » il va allouer d’autres fonds et mettre en place une autre politique connexe au déploiement économique, la politique migratoire. Pour faire venir de l’étranger « le plus grand nombre d’étrangers que pourra », « Nous ferons payer audit Hinart, de nos deniers, la somme de 20 livres pour chacun desdits ouvriers. » Plus encore, les étrangers qui auront travaillé huit années pour Hinart seront réputés « Regnicoles et François, sans être tenus de prendre à cet effet Lettres de naturalité, ni payer pour raison de ce aucunes taxes. »
Pourquoi le roi souhaite-t-il tant attirer des étrangers dans son royaume pourtant déjà bien peuplé ? La raison nous en est donnée à l’article 7. Louis XIV, amis des arts et soucieux d’avoir les meilleurs en tout pour hisser la France au plus haut niveau, cherche à séduire les talents étrangers. Il mène à sa manière une immigration choisie. C’est que cette industrie à « la façon de Flandre » n’est bien maitrisée que par certains ouvriers et artisans étrangers. C’est l’aveu de cet article 7 « Il n’y a rien de plus important et de plus nécessaire, non seulement pour établir, mais même pour perpétuer ladite manufacture en ce royaume que d’y faire quantité d’apprentis françois ». Le roi entend bien développer cette industrie et la fortifier.
Aussi, va-t-il, chose étonnamment novatrice, mettre en place une aide à la formation des jeunes. Hinart et associés sont tenus d’avoir « continuellement le plus grand nombre que faire ce pourra et jusques au nombre de cinquante au moins » d’apprentis. Réaliste jusqu’au bout et conscient du coût de formation, le roi précise « pour aider à l’entretien et nourriture desquels nous ferons payer, pour chacun des dits apprentis, la somme de trente livres pour chacune des années de leur apprentissage. » Lequel apprentissage, pris en charge par le roi, est soumis à une rigueur de stabilité de six ans, durée de la formation. Mais considérant sans doute la part d’investissement de la manufacture, les apprentis devront encore deux ans de travail à Hinart, ensuite de quoi ils « seront censés avoir acquis la franchise et ensuite reçus maitres et marchands Tapissiers avec pouvoir de travailler à leur compte. »

Pour favoriser encore la jeune entreprise, le roi exempt Hinart et ceux qui travaillent pour lui des tailles et autres impositions tant ordinaires qu’extraordinaires, ainsi que des droits dus au titre du voiturage des matières nécessaires à la productions achetées dans la ferme des cinq grosses fermes, c’est à dire la juridiction alentour. Politique d’exemption fiscale pour aide à la production et favoriser ce que nous appellerions aujourd’hui les circuits courts.

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Enfin, pour favoriser le commerce national et local, il faut éviter autant que possible que toute la production ne parte à l’étranger. Aussi les ventes en France ne subiront qu’une taxe de 20 aulnes, alors que les exportations seront redevables de 20 livres par tenture. En revanche celles qui seront vendues dans le périmètre de la Ferme des cinq grosses fermes seront exemptes de toute taxe. Le roi souhaite favoriser les circuits courts. L’idée de Colbert est d’avoir une production de qualité mais accessible à la bourgeoisie et à la petite noblesse plutôt qu’aux grands et richissimes bourgeois, tout en procurant du travail au plus grand nombre sur place.

« La manufacture est donc une entreprise privée jouissant de privilèges et avantagée par des commandes, des avances et des subventions royales (250.000 livres en 20 ans) » selon Charles Fauqueux (Beauvais et son histoire). Mais Hinart fit faillite, peut -être pour mauvaise gestion. Philippe Behagle, de Tournay, repris l’affaire avec de nouvelles aides sous forme d’avances. Mais le nouveau patron se lança dans le luxe très haut de gamme ce qui tripla les prix de revient et modifia alors la clientèle, prévue plus simple à l’origine par Colbert. Déséquilibrant le processus voulu par le décret, l’entreprise courut à la faillite.

Telle est l’histoire étonnamment moderne de la manufacture « royalle » de Beauvais qui se visite encore aujourd’hui. Un monument de politique économique nationale favorisant la création d’un capital dans le but explicite de « mettre le peuple au travail et de lui donner l’abondance ». Une politique du plein emploi par l’outil de production, finalement assez cohérente avec les prérogatives d’un roi chargé du bien de ses sujets. Louis XIV, au-delà des fastes et des guerres, se révèle à nous soucieux du bien de son peuple, sans démagogie, engagé dans une politique économique au service du bien être de son peuple. Nous voici décidément bien loin des poncifs habituels, même s’il ne s’agit pas de nier la misère du peuple après les guerres.

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A propos de Charles Montmasson

Docteur en histoire, Charles Montmasson est un médiéviste passionné, spécialiste des XIII-XVèmes siècles et de la Normandie ducale