Les maîtres de la fête galante

L’embarquement pour Cythère, à moins que ce ne soit le débarquement de l’île de Cythère ? Expédition ou accession… Les peintres aiment à semer le doute et manient mieux que personne l’art de l’illusion, à l’image d’Antoine Watteau (1684-1721) et de son célèbre tableau. C’est l’une des œuvres exposées au musée Jacquemart-André dans le cadre de l’exposition « De Watteau à Fragonard, les fêtes galantes » présentée jusqu’au 21 juillet prochain. Avec son disciple Fragonard, Watteau est le maître des fêtes galantes, ce courant pictural à la croisée du naturalisme et du figuratif.

Une parenthèse enchantée au sein de la peinture classique qui place l’Homme au centre de la nature. Des paysages bucoliques abritent amours espiègles et divertissements pastoraux. Douceur d’antan et vérité du présent sont deux des flagrances boisées qui se dégagent de ces toiles de maîtres. Douceur d’antan car les échappées insouciantes d’amoureux transis et d’amis inséparables nous font oublier le temps d’un coup de pinceau les réalités politico-économiques de notre quotidien. Les visiteurs embarqués dans cette exposition voguent loin des coulisses du pouvoir, loin du chant des sirènes du matérialisme. Vérité du présent car l’Homme et la Nature retrouvent leur place première au sein de la Création. Cependant, l’idylle amoureuse garde un air de frivolité, où les élégantes se pâment et paradent comme des paons aux yeux de gentilshommes avides. Oscillant entre jeux de dupes et jeux d’acteurs, l’amour est érigé en art théâtral parfois plus proche de la mascarade que du romantisme. La découverte des sens prend parfois le dessus sur la découverte des cœurs ; certains sourires paraissent forcés : la joie tonitruante est de mise. Mais sous les masques d’un bonheur surjoué, que se cache-t-il vraiment au fond des cœurs ? N’est-ce pas une pointe de mélancolie qui cherche à fuir la dureté d’une vie de désillusions ? Les fêtes galantes ne sont-elles pas la panégyrie du divertissement pascalien ?  Enivrez-vous de fêtes pour mieux esquiver le désespoir inhérent à toute condition humaine.

Néanmoins, la communion de l’Homme avec la Nature y est exhalée, une véritable harmonie avec cette terre qu’il n’a pas seulement appris à fouler, mais également à respirer et protéger. La nature a une âme, une force de caractère qui nous rappelle combien nous sommes peu de choses face à la grandeur de ses aléas et de ses caprices. L’Homme dompte l’Homme mais ne fait qu’apprivoiser la Nature. Il lui soumet ses rêves de voyage, ses envies d’escapade, ses rêveries les plus douces comme les plus folles. Cette thématique a d’ailleurs inspiré bon nombre d’artistes, qu’ils soient peintres, sculpteurs ou poètes, à l’instar de Paul Verlaine (1844-1896) qui s’est inspiré des tableaux de Watteau pour écrire son recueil de Fêtes Galantes (1869). Quelques vers du poème Clair de lune résume à merveille l’atmosphère sulfureuse et nostalgique de ces rassemblements :

«  Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L’amour vainqueur et la vie opportune,
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres ».

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Estelle de Beaucé

Etudiante en master de politique publique à l'Université College London