Où se situe le talent…

Avertissement ! Cet article ne cherche pas à heurter quelque artiste que ce soit,  mais vise plutôt à partager une analyse d’un humble amateur et si possible, d’édifier la pensée.

Un jour, alors que je pianotais chez des amis, une vieille dame me dit : « Vous n’êtes pas pianiste, vous, ça se voit. » Moins vexé qu’amusé par sa remarque, je lui demande plus de détails.  « Mon mari était pianiste, je sais ce que c’est. Un pianiste, ça fait des grimaces ». Je vous passe la demi-heure qui a suivi, elle serait inutile à la réflexion d’aujourd’hui…

L’expression corporelle et la musique : un rapport de complémentarité ou de business ?

« Lex orandi et lex credandi » disait Saint Célestin. La prière améliore la foi qui détermine la prière.  Ce cercle entre le fond et la forme dans le domaine spirituel, peut également être vertueux dans la musique : le jeu pianistique est embelli par son expression corporelle qui ne peut exister sans le jeu pianistique. Le visage est alors le reflet tremblant de la partition déroulée sous les doigts. Le corps est alors le contrepoids d’équilibre des tempos et des nuances, et le charme de son balancier demeure dans sa retenue. L’expression corporelle ne doit alors pas être travaillée ni esthétisée, ni même être consciente. Elle doit être le nectar issu du jeu, l’expressio (lat. « extraite en pressant »). Prenez le temps d’écouter Martha Argerich interpréter cette Polonaise et observez sa gestuelle et ses mimiques : alors que le morceau est d’une incroyable  difficulté (notamment pour la partie avec les octaves à partir de 3’09 et la reprise du thème à 5’20) la pianiste sourit à la joie héroïque du morceau.

Ecoutez et regardez aussi le pudique Michelangeli, le timide Arrau, le sage Horowitz… « Tous ces noms, dont pas un ne mourra… ». Ils sont si incarnés que l’on perçoit à travers un soupir ou un clignement d’œil toute la profondeur de leur être. Ils ne jouent ni pour nous, ni pour eux : ils jouent pour la musique – ou peut-être pour Dieu.

On peut pourtant observer avec tristesse l’actuelle émergence d’une nouvelle race de musiciens : le furiosodigitalactor, le « comédien au doigt furieux ». Tantôt ténébreux à la mèche collée par la sueur, tantôt saisi de lyrisme aux sourcils circonflexés, cherchant parfois même dans le ciel une inspiration qu’il peine à trouver dans les doigts, ce pianiste moderne est un acteur. A la manière d’un flic puisant sa vocation dans Starsky & Hutch, il est probablement porté par des films d’inspiration comme Shine, Le Pianiste ou 4 minutes, et cherche à recréer dans l’audience des sensations d’ambiance photoshopée. Difficile donc, en voyant s’agiter l’acrobate, de démêler le vrai du faux. Comme un vin dont l’étiquette transpire un nom bien gaulois flanqué d’un château millénaire, la meilleure des preuves demeure la dégustation à l’aveugle. Reste qu’aujourd’hui la musique a ceci de commun avec l’œnologie: beaucoup s’en remettent au flacon et se soulent à l’eau plate. Il suffit de voir les prestations applaudies de certains carriéristes pour comprendre le mécanisme : le pianiste moderne a la virtuosité bien prolixe, la machine à créer des sensations copieusement huilée, une plastique … d’acteur, mais l’âme salement rouillée. En bourreaux du travail et expert de la technique, c’est un parfait athlète, discipliné, professionnel, endurant et ambitieux plus pour lui-même que pour l’art qu’il pratique.

Le discernement est parfois difficile lorsqu’un prodige talentueux vient percer dans la musique, car la jeunesse a quelque fois cette aptitude de pouvoir concilier la pureté de jeu et la gesticulation mal maîtrisée. C’est le cas de ce jeune Daniil Trifonov que j’exècre à observer, mais dont la prestation lors d’un concert à San Francisco me touchait profondément. Schizophrénie russe…

… J’ai quand même la faiblesse de croire qu’avec le temps, ce qui fiévreusement se perche dans le visage et dans le corps finit toujours par quitter les doigts.

Fermons donc les yeux deux fois. Une première, pour pardonner l’orgueil qui envahit ce monde. Si ces imposteurs sont les plus bruyants, ils restent les moins nombreux. Fermons-les à nouveau -littéralement cette fois- pour écouter correctement les œuvres, décrasser notre oreille et avancer d’un pas sur le chemin de notre capacité à nous ennoblir par la culture. La musique, c’est comme la communion des Saints : un petit bien fait progresser tout l’édifice.

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Bonus : la même Polonaise héroïque, cette fois-ci jouée par le sulfureux Lang-Lang

 

 

 

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Henri lacôte

Etudiant en Master 2 entrepreneuriat à Dauphine.