Mozart et Beethoven en duo sur Belle-Ile

Le Festival lyrique de Belle-Ile en mer, que nos lecteurs connaissent bien à présent, se tient sur l’île jusqu’au 19 août prochain, enchaînant comme chaque année les succès, sur un chapelet d’émotions variées et sans cesse renouvelées. A être ainsi laudatif, nous pourrions laisser croire à une certaine partialité, voire à un parti pris de bienveillance pour un festival qui allie à chaque édition savoir-faire, gentillesse, esprit d’équipe et de famille, engouement de la jeunesse et complicité de générations. Et il est vrai que dans son ensemble c’est bien ce qui ressort de ce festival, chaque année « sauvé des eaux », dans un contexte économique et culturel difficile pour tous.
Il s’en faut toutefois de l’inégale tenue du traditionnel concert de musique sacrée. Inégale quant à l’exécution musicale au cœur même de la soirée, cette soirée, portée à bout de bras par Philip Walsh et le chœur amateur des iliens, le fut également relativement aux autres années. Il est toujours injuste de juger une année de travail (et même quelques jours de répétitions) sur le rendu d’une seule représentation. Nous savons tous qu’une note donnée un soir dépend de tant de paramètres incertains que la critique sèche peut sembler injuste voire infondée. Et en effet, cette année fut une année particulière pour le festival comme pour ce chœur amateur qui travaille d’arrache-pied des partitions toujours plus exigeantes. Le décès de son fondateur, Richard Cowan, l’absence d’un répétiteur durant l’année et les obligations du directeur musical ont rendu compliquées les répétitions d’un double concert, réparti entre les vêpres solennelles d’un confesseur de Mozart et la Messe en ut de Beethoven. Deux pièces que l’on pourrait croire proches dans le temps et le répertoire, mais qui pourtant n’ont en commun que d’appartenir à la liturgie catholique.
Philip Walsh avait choisi d’ouvrir les vêpres par un prélude instrumental de Mozart, la sonate d’église en ut, K.263. Dès les premières notes, nous fûmes pris d’un malaise qui ne devait rien à la chaleur de l’église de Palais. Les attaques des instruments étaient incertaines, leurs fins de phrase relâchées et fausses. Visiblement, il fallait à l’ensemble se réapproprier le lieu et entrer dans la partition pour y faire entrer le public. L’allant du classicisme mozartien, ce rebondit célèbre manquait de relief et si l’épaisseur des tutti redonnait un peu de tenue à l’ensemble, les parties soli semblaient vides. En revanche, l’entrée du chœur au Dixit Dominus révéla cette particularité jamais démentie du festival, la bonne pâte sonore du chœur. Si la qualité des aigus laissaient quelques frissons, les voix d’hommes n’ont jamais démenti la profondeur émouvante qu’elles recélaient. Contrastant avec cette unité, le quatuor vocal, pourtant professionnel, se trouva presque systématiquement approximatif dans ses attaques. Cela n’empêcha pas de belles individualités, comme la voix chaude de Louise Pingeot, pourtant moins assurée dans les vocalises. Comme l’an dernier pour la Passion selon saint Jean, Tylor Nelson tint la partition avec la justesse de ton, évitant (au contraire de ses comparses) de donner dans le bel canto pour un office religieux. Car même Mozart, qui (plus tard dans sa carrière certes) voulait être l’homme du renouveau de la musique sacrée, savait faire la différence entre la scène et le chœur. Son Requiem en témoigne suffisamment.
Le Laudate, comme le reste du concert, suivit à peu près les mêmes lignes d’excellence et de moindre qualité. En ce sens, la soirée fut assez égale. Toutefois, les musiciens finirent par entrer dans l’esprit du soir et les nuances se firent moins plaquées, plus en contrastes, malgré un amen essoufflé et saccadé où l’on sentait « trop d’air dans les voix ».
Au-delà de tous ces détails qui ne gâchèrent pas musicalement la soirée et qui peut-être ne se retrouvèrent pas dans les autres représentations, tant ils sont « conjoncturels », c’est l’interprétation qui nous a réellement gênés. Une grande linéarité, surtout dans Beethoven, peu de reliefs expressifs pour une partition qui, avant d’être la Messe en ut, est l’illustration musicale de la foi d’un Beethoven, à l’époque héroïque, qui peine à croire, mais qui veut croire, d’où un Credo volontaire, aux respirations non conçues comme une suspension du temps, mais comme l’appui résolu de la foi. Pareillement, le suscipe de la soprano, trop tendu vers la fin de la phrase musicale, manqua la respiration même de la complainte. Encore une fois, ce choix d’interprétation, s’il rendit fades certains passages, ne doit pas faire oublier de bons moments, comme le superbe et émouvant finale du Dona nobis, fait pour le coup de respirations, de rondeurs et d’émotion. Une émotion soulignée par la beauté du cor « surnageant » sur le chœur qui ne se départit jamais de ce velours chaud et rond qui traduit des heures de travail et de complicité.

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Cyril Brun

Cyril Brun

Cyril Brun est chef d'orchestre et historien. Titulaire d'une maîtrise en histoire médiévale et d'un doctorat en histoire de l'antiquité, il a été chargé de TD sur Rome et la Grèce archaïque à l'université de Rouen, puis chargé de cours sur la Grèce archaïque et classique, la Mésopotamie et l'Egypte à l’université de Quimper. Les travaux de sa thèse portent sur l'Afrique romaine au IIIème siècle après Jésus Christ, mais il s'est ensuite spécialisé sur la Grèce classique tant pour sa religion que pour ses philosophes. Il parcourt la France pour donner des conférences sur l'anthropologie classique, les peuples mésopotamiens mais aussi la musique. Chef d'orchestre depuis l'âge de 16 ans, il a dirigé divers ensemble en se spécialisant dans la musique symphonique (avec une prédilection pour Beethoven) et la musique Sacrée. Il est actuellement directeur artistique et musical de diverses structures normandes : Les jeunes chambristes, la Grande chambre, Classique pour tous en Normandie, les 24 heures de piano de Rouen, le festival Beethoven de Rouen, Le Panorama Lyrique Ces compétences en philosophie, en histoire, en musique, mais aussi en littérature l'ont amené a écrire dans diverses revues musicales ou historiques, comme critique ou comme expert. Poussé par des amis à partager ses nombreuses passions, ils ont ensemble fondé Cyrano.net, site culturel dans lequel il est auteur des rubriques musicales et historiques. Il dirige le site musical CyranoMusique dont il est le propriétaire ainsi que du média culturel Rouen sur Scène. Il est directeur d'émissions culturelles (le salon des Muses) et musicales (En Coulisses), sur la chaîne normande TNVC Il est l'auteur de Le Requiem de Mozart, serein ou Damné ? Les fondements de l'anthropologie chrétienne Une nuit square Verdrel La Vérité vous rendra libre