Liszt l’infatué

Curieux personnage que ce hongrois marié à une française, vivant aux quatre coins de l’Europe, et à qui l’on prête un tempérament bien slave. Énigmatique mais Ô combien géant de son époque,  l’homme romanesque au cœur insondable dont les épopées lyriques firent tant pour la musique.

Si toutefois l’on reprend le temps de dérouler brin par brin le fil de sa vie, alors s’étale sous nos yeux quelques traits de son œuvre. Déjà enfant, les premiers enseignements qu’il reçoit créent en lui le réceptacle de l’ego propre à sa condition de génie : Czerny et Sallieri se partagent la garde de l’enfant prodige, et il n’a pas douze ans qu’il a déjà traversé l’Europe en multipliant les concerts.  Il ne manquait qu’une piqûre à l’amour propre, qu’un refus au conservatoire de Paris -sous le prétexte qu’il n’est pas français- achevait de sceller le narcissisme de son caractère.

Entendons-nous bien : personne ne peut nier l’immense talent du jeune artiste. Mais de la plus tumultueuse des études transcendantales à la plus simple des consolations, pas une œuvre, pas un mois de sa vie ne parviennent à masquer ce désir de briller. Briller par sa noirceur parfois, par son éblouissante technicité la plupart du temps. « Liszt ? Toujours un trait de virtuosité à caser quelque part, celui-là » me glissait un pianiste, à peine sarcastique.

C’est qu’il aimait à savoir l’impression laissée, lorsqu’à ses concerts privés plusieurs cordes de son piano expiraient sous la puissance de ses phalanges – à cette époque l’absence de double échappement permettait effectivement aux bourreaux du clavier de surmonter ces tests de virilité. C’est qu’il aimait qu’on murmure à son passage qu’ « il travaille ses gammes six heures par jour sur chaque main, profitant de l’autre pour bouquiner ». Digne fils de Czerny, va. C’est qu’il aimait ces joutes avec son meilleur ennemi Thalberg, pour mieux faire reluire la suprématie de son talent.  Le risque de perdre son propre titre est une dopamine dont le sport n’a pas le monopole, même aujourd’hui.

De la plus tumultueuse des études transcendantales à la plus simple des consolations, pas une œuvre, pas un mois de sa vie ne parviennent à masquer ce désir de briller. Briller par sa noirceur parfois, par son éblouissante technicité la plupart du temps.

La séparation douloureuse d’avec Marie d’Agoult mit un voile mortuaire sur son orgueil. Avec une nécessité amère, il devait prolonger cette spirale afin que chacune de ses conquêtes musicales ou nuptiales soient autant de plaies retournées dans le cœur de son ex­-femme. Ces années il les nommera de pèlerinage.

Comment alors, de ce tumulte et de cette complexité, ont pu naître autant de légèreté et –oserais-je le dire- d’adorable insouciance pour l’oreille d’un néophyte ne s’étant pas encore arrêté sur ses partitions ? Ecoutez donc, candides mélomanes, glisser les vaguelettes des Jeux d’eau à la Villa D’Este, perler les ostinatos d’une Campanella ou d’une Tarentelle di Bravura. Laissez-vous transporter par les rhapsodies hongroises, vous en oublierez le sang et l’eau que le pianiste y a versés, en offrande à la musique.

Monsieur Liszt est finalement tout ce qu’il y a de plus contemporain : pétris de l’arrogance des Hommes, blessé d’amour et se consolant dans les divinités païennes de la gloire et des aventures passagères. Offrant au monde une façade modelée à la cosmétique de son talent, laissant comme seul héritage la musique pour la musique, et comme seule consolation sa tardive conversion.

Et j’en meurs, d’aimer sa musique…

EDIT: pour ceux qui veulent découvrir ou redécouvrir la musique de Liszt
 Evgeny Kissin, un pianiste contemporain à suivre !

  Un des plus grands interprètes de Liszt, le hongrois Georges Cziffra. 

 La plus connue des rhapsodies hongroises.  

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Henri lacôte

Etudiant en Master 2 entrepreneuriat à Dauphine.