Lacrimosa, les larmes contenues du requiem de Mozart

Concrètement Mozart n’a écrit que les mesures 1 à 9 du Lacrimosa. Le reste est quasiment intégralement de Süssmayer, sauf une ligne de soprane par Eybler. Aussi, interpréter cette partie du requiem suppose une double lecture. Celle sur ce qu’a voulu Mozart expressément (contenu dans les mesures 1 à 9) et ce que Süssmayer semble avoir compris ou reçu de l’intention de Mozart et qu’il a transposé dans la suite de la pièce.

La structure de l’ensemble des deux parties est dictée par la première. Tout ce qui se trouve dans la seconde partie est déjà contenu dans la première. Mais tout de la première n’est pas reproduit dans la seconde. Ainsi les mesures 5 et 6 sont uniques dans la pièce. L’ensemble de l’œuvre est portée par le quatuor à cordes qui joue invariablement le même rythme, le thème de toute la pièce, du reste. Les autres instruments, comme les voix, tournent autour de ce rythme invariable qui constitue à la foi la stabilité et la linéarité de la partition. Une pièce sans aspérité, avec pour seule variation, le passage du piano au forte, des tensions harmoniques et deux variantes de rythme pour le chœur. Très grande unité donc de la pièce, comme d’une seule tenue. Il n’y a du reste aucune rupture, même les différences de rythmes s’enchaînent dans l’avancée invariable du quatuor ; Ainsi, mesure 8, le silence du chœur, roule immédiatement sur le retour du rythme initial, en se coulant dans la partie de violon. Seul le sotto voce, marque la rupture. Pareillement mesure 10 à 11 avec le forte. Les larmes sont donc contenues, presque résolues. Il n’y a pas de violence, pas de revendication. La tristesse est même relativement grave et lourde. C’est ce que requiert l’écriture du quatuor. Mozart n’a pas voulu enchaîner les trois notes en croches (ternaire donc comme un triolet binaire). Mais il a souhaité que la première note soit plus longue et tenue et c’est sur cette note longue (donc plus lourde) que se déroulent les deux autres, ce qui crée donc se sentiment de sanglot entrecoupé, de respiration haletante. La noire apaise toutefois le sanglot qui à chaque fois retombe, comme résigné justement. Prendre une mesure ternaire (un temps est divisible par trois) est naturellement plus doux, moins sec, ce qui permet à la fois le sanglot et de le contenir sans aspérité. Le reste de l’orchestre ne vient que renforcer les chœurs en donnant telle ou telle couleur.

Le chœur vient se poser sur la partie de quatuor, ou plus exactement se tresser dans le quatuor. Le rythme des soprani, alti et tenori doit parfaitement épouser le jeu des violons. Si ce n’est pas le cas, nous perdrions la fluidité et introduirions une rugosité contraire à l’esprit résigné de la pièce. Surtout, la deuxième note (cri de lacrimosa) ne doit être ni relâchée, ni agrippée, en aucun cas choquée. Les larmes sont contenues, rappelez-vous. Ce n’est pas le cri des pleureuses officielles, mais le respect de la douleur. Ce lacrimosa est extrêmement pudique. De même les fins de phrase, ne retombent pas effondrées. Elles sont posées à chaque fois. Ces larmes sont dignes. Seule la progression harmonique laisse entrevoir la poitrine qui se contient pour ne pas exploser. Expression clairement suggérée mesure 5 et 6 avec ces croches ne marquant qu’1/3 de temps. Les accords choisis et la progression en gamme naturelle sur la soprane sont aussi là pour renforcer cette montée inquiète face aux cendres évoquées. Bien entendu, la montée symbolise la sortie de l’homme coupable montant du milieu des cendres. Notez que les mesures 7-8, celles qui évoquent celui qui doit juger l’homme coupable, sont construites de la même façon par Süssmayer que les mesures 15-16 qui évoquent celui qui pardonne. Car le juge est celui qui pardonne. Quel est ce juge ? L’homorythmie de la mesure 17 nous le révèle, Jésus. C’est à lui que s’adresse cette courte prière, doux Jésus et Agneau. C’est ainsi que le dona eis pacem reprend la construction en canon de l’Agnus Dei. Il reprend aussi le même rythme que celui du juge et de celui qui pardonne. Il s’agit bien d’une messe de requiem pour demander la miséricorde. Ainsi logiquement le Lacrimosa est-il dans le ton général du Réquiem Ré mineur.

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Cyril Brun

Cyril Brun

Cyril Brun est chef d'orchestre et historien. Titulaire d'une maîtrise en histoire médiévale et d'un doctorat en histoire de l'antiquité, il a été chargé de TD sur Rome et la Grèce archaïque à l'université de Rouen, puis chargé de cours sur la Grèce archaïque et classique, la Mésopotamie et l'Egypte à l’université de Quimper. Les travaux de sa thèse portent sur l'Afrique romaine au IIIème siècle après Jésus Christ, mais il s'est ensuite spécialisé sur la Grèce classique tant pour sa religion que pour ses philosophes. Il parcourt la France pour donner des conférences sur l'anthropologie classique, les peuples mésopotamiens mais aussi la musique. Chef d'orchestre depuis l'âge de 16 ans, il a dirigé divers ensemble en se spécialisant dans la musique symphonique (avec une prédilection pour Beethoven) et la musique Sacrée. Il est actuellement directeur artistique et musical de diverses structures normandes : Les jeunes chambristes, la Grande chambre, Classique pour tous en Normandie, les 24 heures de piano de Rouen, le festival Beethoven de Rouen, Le Panorama Lyrique Ces compétences en philosophie, en histoire, en musique, mais aussi en littérature l'ont amené a écrire dans diverses revues musicales ou historiques, comme critique ou comme expert. Poussé par des amis à partager ses nombreuses passions, ils ont ensemble fondé Cyrano.net, site culturel dans lequel il est auteur des rubriques musicales et historiques. Il dirige le site musical CyranoMusique dont il est le propriétaire ainsi que du média culturel Rouen sur Scène. Il est directeur d'émissions culturelles (le salon des Muses) et musicales (En Coulisses), sur la chaîne normande TNVC Il est l'auteur de Le Requiem de Mozart, serein ou Damné ? Les fondements de l'anthropologie chrétienne Une nuit square Verdrel La Vérité vous rendra libre