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La passion selon Saint Jean de Bach, rafraîchie ou pervertie ?

La passion selon Saint Jean de Bach, rafraîchie ou pervertie ?

Bach revisité avec avantage ! cela pourrait sembler un blasphème car que peut on ajouter au génie de Bach ? Et pourtant l’insertion de deux pièces contemporaines, les clefs de lectures choisies par Pierre Audi ont comme donné un bain de fraîcheur à la Passion selon saint Jean. Une production qui tourne actuellement en Europe et qui mérite qu’on s’y arrête.

Connue, donnée, redonnée, maintes fois entendue… Que peut-on encore espérer de neuf avec la Passion selon saint Jean de Bach ? Tout grand interprète se plonge avec la frénésie passionnée de celui qui veut pénétrer le plus intime d’une œuvre et d’un compositeur. Des grandes interprétations des Passions de Bach on en compte un nombre certain et on se demande toujours comment un grand maître en vient encore à faire mieux que les grands qui l’ont précédé. Mais la richesse de Bach est peut-être aussi inépuisable que le texte sacré qu’elle entend servir par la musique. Et s’il est une partition dense, complexe et foisonnante de détails cachés dans les petits recoins de la portée, c’est bien la Passion selon saint Jean. L’interprétation revisitée d’Andreas Spering et Pierre Audi, ne marquera pas musicalement la série des innovations, mais, assurément, elle éclaire d’un angle enrichissant cette partition. Oui l’insertion de deux œuvres contemporaines est lumineuse pour une certaine compréhension de l’œuvre de Bach lui-même.

Comment dire une telle chose à propos d’une partition du maître de Leipzig ? Ce n’est pas qu’il manquât quelque chose à l’œuvre, mais le prologue de And thou must Suffer d’Amelies Van Paris et l’apocalypse Arabe de Samir Odeh-Tamimi, lui ont donné une véritable respiration. Le pari n’était pas gagné d’avance ! Confronter deux pièces contemporaines à la perfection baroque de Bach était, en soi, une gageure. Mais pari réussi. Outre la respiration susmentionnée, les œuvres s’enchaînent avec une fluidité musicale, telle qu’on eut pu croire qu’elles avaient été écrites pour s’enchevêtrer et Bach n’apparût ni trahi, ni surdimensionné.
La mise en espace elle-même donne un supplément de vie à l’aspect très statique de l’oratorio. Sans pervertir l’intention sacrée en allant jusqu’à l’opératique, la mise en scène met l’œuvre en relief, avec un choix de lecture personnel, certes, mais pas inintéressant. Le Christ, pourtant centre de la passion, devenait prétexte, parfois évanescent, à la mise en lumière des doutes et crises de saint Pierre et de Pilate. Peut-être excessif par rapport à l’intention de Bach, cet éclairage ne semble pas pour autant trahir l’œuvre. Il s’agit plus d’un zoom ou d’un spot pointé sur un aspect présent, mais d’ordinaire plus discret. On peut ensuite discuter de l’interprétation biblique faite par Pierre Audi, d’un Jésus repoussant Pierre par exemple, ou moins hiératique, mais c’est là question de théologien. Musicologiquement parlant, c’est assurément un éclairage fort riche.

(Vous pourrez trouver la version complète avec la critique de la représentation à L’opéra de Rouen ici)

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A propos de Cyril Brun

Cyril Brun
Docteur en histoire et enseignant aux Universités de Bretagne Occidentale et de Rouen, Cyril Brun est directeur de la rédaction de Cyrano.net. Chef d'orchestre de formation, critique musical, historien et essayiste chrétien, il a publié plusieurs ouvrages dont "Pour une spiritualité sociale chrétienne" (Tempora, 2007) et "Le Printemps français : le grand réveil de notre civilisation" (Ed. A. de Saint-Prix, 2013).