La Missa Solemnis, l’échelle du Ciel de Beethoven

Ce jeudi 9 juillet, le Festival d’Auvers-sur-Oise accueillera le bouillonnant et parfois contesté Jean Christophe Spinosi, dont le jeu favori est de « bouleverser les interprétations ».
Qu’en sera-t-il de la Missa Solemnis dont nous vous livrons ici quelques clefs de lecture.

La Missa Solemnis correspond à un changement profond dans la vie de Beethoven. Son vocabulaire sur l’Homme, sur le héros, la réussite fondée sur les seules forces de l’homme de vertu, n’est plus le même.
« Sois mon roc, ô mon Dieu ! Sois ma lumière ! Sois à jamais le refuge où viendra s’abriter ma confiance. » Comme nous sommes loin désormais de la force du poignet rageuse et orgueilleuse de la Symphonie n°5 qui voulait prendre le destin à la gorge. Avec la Missa Solemnis, le maître de Bonn va sortir d’une crise profonde. Romain Rolland, grand spécialiste du maître, n’hésite pas à parler d’une période de « résurrection ». Comme nous l’avons dit ailleurs, Beethoven passe du héros autosuffisant à l’homme à genoux nécessiteux de Dieu.

En écrivant cette messe, Beethoven met son génie au service de Dieu, pour réaliser une œuvre à la gloire du « Dieu Tout Puissant, l’éternel, l’infini ». « Mon but principal, dit-il, en composant cette Grande Messe était de susciter et de rendre durable des sentiments religieux aussi bien chez les chanteurs que chez les auditeurs. » Susciter du sentiment. Nous sommes à n’en pas douter dans une intention résolument romantique. Pour ce faire, il a mené un colossal travail de recherche pour apprendre, retrouver le sens, l’histoire même de la musique sacrée. Un véritable travail de bénédictin. Il mettra cinq ans (1819-1823) pour écrire ce qui devait être une messe simple dans une petite chapelle, mais que l’installation archiépiscopale de l’Archiduc Rodolphe transforma en messe solennelle.

Pour la première fois, une œuvre religieuse exprime la tension entre la foi et le doute, entre le sentiment d’abandon à Dieu et le sentiment d’abandon de Dieu à travers une attitude de prière tour à tour humble (Kyrie) volontaire (Credo), dramatiquement revendicatrice (Agnus), confiante (Gratias) ou terrifiée (Sanctus).

Dans cette pièce d’une magistrale dramaturgie, l’auteur de la 9ème (indissociable de la Missa Solemnis) exalte la toute-puissance de Dieu (Gloria) et met en scène l’incompréhensible silence de Dieu (Ô Miserere, pacem sans résolution).

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Ici Beethoven pose une nouvelle conception de la relation de l’Homme à Dieu. Nous y trouvons d’une part la volonté, l’effort même, de croire dans le Quoniam et le Credo, comme une véritable confrontation entre volonté et foi ; et d’autre part l’homme tel que Kant le voit d’abord dans sa finitude. C’est le dialogue de toute la messe entre l’univers de l’homme, campée par les quartes (4 étant le chiffre de l’humanité) et le monde divin, du ciel et de l’éternité, portée pas les tierces (3 étant le chiffre du divin). On y perçoit Kant pour qui « la loi morale est en nous et le ciel étoilé au-dessus de nous ».

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Formellement, la Missa Solemnis est l’illustration musicale du texte liturgique mot à mot. Selon l’auteur « musique et texte sont un ». Beethoven y peint une conception à grande échelle de l’action liturgique, comme l’entend le pape émérite Benoît XVI, dans son dernier discours sur la musique liturgique, citant du reste l’œuvre de Beethoven. Nous retrouvons dans la Missa Solemnis, ainsi mise en abîme, la dialectique entre l’infinité de Dieu et les limites, la finitude de l’Homme. Comme le souligne B. Fournier (dont l’étude nous a été fort utile) : « A travers la courbe en ogive des cinq mouvements, La MS exprime différents moments d’un dialogue de l’homme pécheur avec un Dieu célébré comme Tout puissant et dont la miséricorde est sollicitée dans l’espoir de la vie éternelle et de la paix. D’où un éventail d’attitudes expressives oscillant entre la confiance et le doute. » Nous retrouvons cette oscillation expressive, mais de façon nettement plus opératique dans le Requiem de Verdi qui mériterait, sur ce plan, une étude renouvelée quant à son interprétation, souvent trop plastique.

Entrons plus avant, quoique de façon malheureusement trop rapide, dans l’intelligence de cette messe. Tout d’abord, nous avons affaire au Dieu tout puissant. Dans le Benedictus et le Sanctus, il s’agit non pas du sanctus de Noël, mais bel et bien de celui d’Isaïe. Le Pleni est rempli du Dieu tout puissant, c’est le mysterium tremendum déjà présent dans le Kyrie litanique, le qui sedes et bien entendu le judicare. En miroir, le « venit » est lui empreint de l’amour de Dieu pour les hommes. Un Dieu à deux visages dont la puissance vient juger, mais dont le jugement est miséricorde. Et il peut être miséricorde précisément parce qu’il a la puissance terrible de juger. Du reste, Dieu juge pour faire miséricorde, ou en tout cas cette puissance est le lieu même du lien entre terre et ciel.

C’est ce que traduit le Praeludium, ce petit passage qu’on ne peut comprendre que dans le rite dit tridentin et qui se situe au moment du passage au canon de la messe proprement dite et de la fin de la messe des catéchumènes ; passage de l’Ancien au Nouveau Testament ; passage de la pensée terrifiante à la pensée sacrée (nous sommes au cœur du Sanctus, juste avant le Benedictus) ; passage au Dieu de la nouvelle Alliance annoncé par Jean le Précurseur, passage au Christ dont l’image apaisante plane sur le Benedictus. Moment sans précédent dans l’histoire de la musique, Beethoven met en scène la transsubstantiation, ce moment où le pain devient le corps du Christ.

Au centre du chœur, le premier coffre funéraire ou reliquaire de Richard Ier et de Richard II, de style roman du XIIe siècle a été offert par Henri II Plantagenêt
Au centre du chœur, le premier coffre funéraire ou reliquaire de Richard Ier et de Richard II, de style roman du XIIe siècle a été offert par Henri II Plantagenêt

Ce Praeludium, c’est la mise en perspective entre ciel et terre, entre les choses divines et humaines qui désormais ne vont plus s’opposer mais se confondre avec la descente du Christ sur l’autel. C’est ce que nous dit le chant du violon en catabase de… la tierce (Dieu) à la quarte (homme). Oui, de l’autre côté du praeludium, le Christ est descendu sur l’autel.

A cette lumière nous pouvons comprendre les deux fugues du Sanctus comme représentations de la vie éternelle, à la fois éternité vue comme paix et douceur (quête absolue de Ludwig) par le calme et la lenteur de la première ; éternité, comme lieu d’allégresse avec la seconde fugue énergique.

Le Credo lui-même est une profession de foi volontaire. Le mot credo est répété deux fois. Le premier avec hésitation, le second avec volontarisme. Beethoven doute mais veut résolument croire. Décidément Beethoven restera toujours un homme avec ses doutes et ses combats. Peut-être est-ce pour cela qu’il parle aujourd’hui encore à tant de gens. Mais en même temps ce Credo est une image du paradis. Descendit de caelis, le piano subito sur caelis avec une orchestration légère évoque la douceur du paradis et annonce le caractère paisible et transparent de la fugue et de Et vitam aeternam. Décidément cette messe est christologique et par là elle se veut ce lien entre ciel et terre que Beethoven établit tout au long de l’œuvre.

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Plus subtile, sur l‘incarnatus est Beethoven ressort le vieux mode grec dorien. Mode que Platon, pourtant critique, considérait suffisamment grave pour être sérieux et convenir aux fêtes religieuses. Qui plus est dans la musique grecque, à rebours de notre système, la gamme dorienne est descendante, comme le Fils de Dieu au moment de l’incarnatus est. « D’une gravité tempérée » disait Rousseau, il se jouait lentement. C’est une sobre entrée triomphale en majesté sans ostentation.

Entre ciel et terre, certes, mais le tout à destination du ciel, véritable patrie des hommes et siège du trône divin d’où explose et vers où explose le gloria débridé des anges et des hommes, telle une fête ou une ivresse qui n’est pas sans rappeler, et pour cause, le second mouvement de la IXème. Car Dieu est tout à la fois la source et le lieu de la joie. Il est l’espérance et donc l’achèvement du combat de l’homme. C’est bien pour cela que ce dona nobis pacem n’est musicalement pas résolu. Il attend une réponse et ce sera précisément l’exaltation de cette symphonie, ode à la joie, qui ne peut se comprendre qu’à la lumière de cette hymne christologique, chemin pour l’Homme vers le ciel qu’est la Missa Solemnis.


Ceci n’est qu’une rapide ébauche de la profondeur de cette messe qui mériterait un livre à elle seule.

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Cyril Brun

Cyril Brun

Docteur en histoire et enseignant aux Universités de Bretagne Occidentale et de Rouen, Cyril Brun est directeur de la rédaction de Cyrano.net. Chef d'orchestre de formation, critique musical, historien et essayiste chrétien, il a publié plusieurs ouvrages dont "Pour une spiritualité sociale chrétienne" (Tempora, 2007) et "Le Printemps français : le grand réveil de notre civilisation" (Ed. A. de Saint-Prix, 2013).