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Qu’y a-t-il à l’intérieur de l’Art contemporain ?

Qu’y a-t-il à l’intérieur de l’Art contemporain ?

Telle est la question posée par la grande exposition parisienne du moment « Inside » au Palais de Tokyo, jusqu’en janvier 2015. Mais, peu avant la sortie, le spectateur est confronté à une vidéo qui traite de la Shoah avec une désinvolture que le catalogue confirme, page 38. On y voit une femme âgée, nue, qui rit, égarée au sein d’un groupe qui s’agite : Artur Zmijewski a « tourné dans une chambre à gaz d’un ancien camp de concentration et dans la cave d’une maison, le film Berek (The game of tag)(1999) présente un groupe d’adultes nus jouant à chat.(…) Investir un lieu de traumatisme collectif par le jeu relève pour l’artiste, du traitement thérapeutique et de l’exorcisme »sic. Rappelons que le Palais de Tokyo bénéficie de financements privés mais aussi publics, voilà officialisée une pratique fort révisionniste du fameux devoir de mémoire qui n’émeut pas grand monde dans les sphères médiatico-politiques. La mise en ligne, par le Palais de Tokyo, des œuvres phares de l’expo fait, curieusement, l’impasse sur Berek et cette petite transgression entre amis donne tout son sens au terme « inside ». Ce qu’avait déjà pointé la sociologue Nathalie Heinich : l’entre-soi caractérise le milieu de l’AC…cet art qui se veut très contemporain.

Voilà officialisée une pratique fort révisionniste du fameux devoir de mémoire qui n’émeut pas grand monde dans les sphères médiatico-politiques.

« Inside » avait pourtant bien commencé avec la forêt de carton d’Eva Jospin, un rideau d’arbres quasi impénétrable, surplombant le visiteur : une « œuvre frontale et immersive »  dit le catalogue, support « de projection mentale, via un matériau familier et sans qualité esthétique intrinsèque ». Certes il s’agit de carton ondulé, mais sa sculpture et son assemblage montre un savoir-faire technique et une pensée plastique ; récupéré par l’artiste, le carton, souvent à base de pâte de bois, retrouve ici son origine sylvestre, poétique, mystérieuse, qui fut détruite pour produire nos emballages utilitaires et consuméristes… belle démonstration.
Abraham Poincheval, lui, nous recycle sa sculpture habitable, un vrai ours empaillé puis éviscéré où il logea durant treize jours au musée de la Chasse et de la Nature. L’artiste avait également passé une semaine dans un trou creusé dans le sol d’une galerie et recouvert par une pierre d’une tonne. Il y a, dans le monde, des milliers de prisonniers  pourrissant dans des fosses : ils ne savent pas que l’enfermement est un art ?

Doit-on croire sur parole que les décombres monumentaux et chaotiques de Peter Buggenhout sont une « ode à l’informe », un « assemblages de poussière et de déchets, mêlant l’organique au mécanique et à l’industriel, (…) autant de reliques du quotidien élevées au rang d’autels spirituels » ?  Les vraies décharges publiques procureront autant d’adrénaline aux amateurs de « perte des repères » et sans droit d’entrée.
Pouvons-nous, au moins, nous réfugier dans la cabane bois de Stéphane Thidet ? Impossible car il pleut à verse à l’intérieur. Cette inondation stimulerait, d’après le catalogue, notre imagination : « Le refuge est alors à trouver à l’extérieur, et peut-être en nous-mêmes »sic. Ce type d’œuvre se glorifie de son manque d’intériorité et vient se nourrir de celle du spectateur, agitant comme caution la maxime de Duchamp « ce sont les regardeurs qui font les tableaux », or c’est faux : le spectateur ne fait pas le tableau mais sa réception.  Le catalogue, page 41, à propos d’une œuvre de Bruce Nauman, avoue la rouerie de cet Art de la manipulation du spectateur : « cette œuvre nous prend en otage, tout en nous libérant ». Etre une chose et son contraire est un marqueur de l’AC et l’expression d’un totalitarisme soft.
A vous de décider si vous voulez être « inside » ou « outside » de cet art contemporain là.

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A propos de Christine Sourgins

Christine Sourgins
Titulaire d'une maîtrise d'histoire et diplômée de l'Ecole du Louvre (muséologie), Christine Sourgins, historienne de l’art, a été conférencière au musée du Louvre et a travaillé aux services pédagogiques des musées de la Ville de Paris. Spécialiste de l'art contemporain, elle exerce des responsabilités pédagogiques et culturelles en milieu associatif et collabore aux revues Conflits actuels, Liberté politique, Catholica, Verso, Les Lettres françaises. Elle est l'auteur des «Mirages de l'art contemporain» (La Table ronde). http://www.sourgins.fr/