L’Art dit contemporain, un conte de fées ?

La société Amarante fabrique du feutre et ses employés se plaignaient de leurs conditions de travail, dont la poussière. Autrefois on eut appelé le syndicat à la rescousse ou bien le service d’hygiène. Maintenant on s’adresse à un artiste d’art officiel car chacun sait que Marcel Duchamp, le pape de l’art très contemporain, l’AC, s’y connaissait en élevage de poussière (1).  Le plasticien Fabrice Hyber narre donc ses exploits à Martine Boulart (2) : « J’ai dessiné pendant une matinée sur une plateforme en feutre avec des feutres (NB : jeu de mot, à moins qu’il ne découpe les feutres comme Matisse les papiers), le personnel a assisté à cela, nous avons rapproché nos travaux respectifs et le travail de l’artiste a valorisé le travail des employés » sic. Faut-il comprendre que la poussière, le bruit etc. bref les conditions de travail difficiles se sont magiquement améliorées suite à la divine présence hybernétique ? Voilà un argument confondant en faveur du mécénat, but, fort louable, du livre de Martine Boulart. Ne tombe-t-on pas dans une vision paternaliste des ouvriers-enfants qu’il suffit d’amuser un moment pour qu’ils arrêtent de bouder ?  Voilà, enfin,  un débouché pour nos artistes conceptuels que le ministère produit en série, alors qu’ils sont peu appréciés à l’international : les chefs d’entreprise vont se ruer sur nos artistes d’AC pour mater les révoltes qui grondent dans les usines textiles des pays émergents. Et la belle Aurélie va devenir ministre du redressement artistique !

Dans son dernier livre (3), la sociologue Nathalie Heinich cite Hyber comme un exemple d’artiste tellement officiel, tellement soutenu par les institutions qu’il n’a pas besoin de galerie !  On ne s’étonnera pas d’avoir entendu parler de lui ce 10 mai : Hyber, en bon apparatchik, a reçu la commande  du « monument » officiel dédié à la fin de l’esclavage et installé au Luxembourg. Le concept est lisible (3 maillons d’une chaîne qui s’ouvre), la réalisation formelle est minimaliste si on est poli, indigente si on est réaliste.  Cette œuvre chétive ne s’éclaire-telle pas d’un jour nouveau à la lueur de la performance accomplie par Hyber en usine ? Libérer les employés  d’une «sensation » de  difficulté, d’un « sentiment » d’injustice, d’une « impression » de dévalorisation : pour paraphraser Marcel Duchamp, « ce sont les regardeurs qui font le boulot… »

Si jamais l’ Hybernétisme fonctionnait contre la sensation d’insécurité, le sentiment d’abus fiscal ou encore l’impression d’abandon des classes moyennes,  la belle Aurélie deviendrait premier ministre : l’AC, un vrai conte de fées !

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(1) Voir ce qu’en dit le centre Pompidou : cliquez

(2) Martine Boulart, « Artistes et Mécènes, Regards croisés sur l’Art contemporain », édition Ellipses, 2013, p.83. Livre qui n’a pas mesuré suffisamment l’émergence de 2 définitions divergentes de l’art à la suite des travaux de Marcel Duchamp.

(3) N. Heinich, Le Paradigme de l’art contemporain, Gallimard, collection « Bibliothèque des sciences humaines », 2014, p. 230.

 

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Christine Sourgins

Christine Sourgins

Titulaire d'une maîtrise d'histoire et diplômée de l'Ecole du Louvre (muséologie), Christine Sourgins, historienne de l’art, a été conférencière au musée du Louvre et a travaillé aux services pédagogiques des musées de la Ville de Paris. Spécialiste de l'art contemporain, elle exerce des responsabilités pédagogiques et culturelles en milieu associatif et collabore aux revues Conflits actuels, Liberté politique, Catholica, Verso, Les Lettres françaises. Elle est l'auteur des «Mirages de l'art contemporain» (La Table ronde). http://www.sourgins.fr/