Abbaye de l’Epau, une histoire sobre et mouvementé

Il est curieux de voir, lorsqu’on se lance à l’assaut de l’étude de l’abbaye cistercienne de L’Epau, le silence des récits actuels concernant les moines. Ils n’apparaissent que pour disparaitre. Tous les comptes rendus de présentation, site officiel inclus, ne parlent que de la fondatrice, des bourgeois manceaux destructeurs de l’abbaye en 1365 et de la succession de propriétaires depuis la révolution française.

Il est vrai que l’histoire de l’abbaye est mouvementée dès avant sa fondation. Mais finalement pas plus que nombre d’abbayes médiévales. Places fortes, places riches, pôles de rayonnement spirituels et économiques, les abbayes, quelque soit leur ordre, ont toutes occupé un rôle important dans la zone géographique où elles étaient installées au moyen-âge. L’abbaye de l’Epau n’échappe pas à la règle, avec les détails spécifiques de ses propres vicissitudes.

Abbaye royale, elle n’occupe pas vraiment une place centrale dans l’histoire du royaume de France, ni dans l’histoire des congrégations religieuses. Fondation et volonté d’une femme en disgrâce, combattue par les rejetons de sa propre famille et reléguée dans les terres secondaires du Comté du Maine, l’abbaye de l’Epau est une anonyme fondation de grands aristocrates pour le salut de leur âme et ici pour le rachat des péchés d’une vie dissolue de plusieurs souverains Plantagenet.

Car pour être discrète, l’histoire de l’abbaye est tout à fait emblématique de son époque. C’est du reste cette banalité qui la rendit si transparente à la postérité. Mais sa restauration, sur son modèle médiéval initial par le département de la Sarthe, en fait aujourd’hui un témoin, trop peu connu, mais pourtant exemplaire d’un quotidien vécu par toute un peuple il y a plus de 8 siècles.
Une reine, Bérangère de Navarre, veuve d’un grand et respecté souverain, le célèbre Richard cœur de Lion, se voit disputé par son inique beau frère et successeur au trône de son époux, son douaire. Sans cesse ennuyée, poussée dans ses retranchements par Jean, inguérissable sans terre, devenu sans scrupule, elle finit par trouver refuge, de déconvenue en déconvenue, dans cette terre du Maine. Comme son père et son époux, elle est proche de l’ordre cistercien que tous trois ont toujours soutenu. Un ordre déjà ancien de plus d’un siècle et supplanté par les mendiants en pleine expansion.

De son lien privilégié elle décide de fonder une abbaye qu’elle confiera à ses protégés. Témoins d’une page qui se tourne, cette veuve d’un souverain d’une autre époque, celle des croisades et des grandes fondations dynastiques, ordonnera la construction d’une des dernières abbayes cisterciennes de France. La fondation a un double but clair, recueillir le corps de la Reine à sa mort (qui interviendra un an après) et assurer le salut de son âme et de celle des Plantagenet aux mœurs dissolus.
C’est ainsi qu’en 1229 les premiers moines arrivent au lieudit « la réserve de la forêt », l’espal en vieux français, l’Epau aujourd’hui. Ce n’est pas une configuration ordinaire pour ces moines radicaux, issus de la réforme de l’ordre bénédictin. Selon la volonté de leur fondateur, Robert de Clarvaux, les moines devaient se réunir dans un lieu retiré et aride, une forme de désert. La forêt constituait un parfait endroit austère et retiré en ces temps anciens où les bois dominaient largement. Ces retraites firent des cisterciens les plus grands défricheurs de l’époque.

Mais la reine choisit et imposa un compromis. L’abbaye serait bien en forêt, sur les bords de l’Huisne poissonneuse, mais proche de la grande ville du Mans, complétant ainsi la ceinture monastique de la ville. Fidèle à leur habitude (et contrairement à ce qu’avance la page wikipedia), les frères commencèrent par les bâtiments conventuels, afin de pouvoir au plus vite vivre pleinement leur règle. A la différence des bénédictins de Cluny, ils ne sont pas moines de « chœurs ». Aussi, sans pour autant négliger l’office, traditionnellement moins déployé que dans les liturgies des moines noirs, ils construirent l’église plus tard. Néanmoins, en 1234, l’évêque du Mans peut consacrer un édifice, non achevé mais suffisant.

C’est en visitant l’abbaye, et grâce au module de visite assisté, qu’on se rend mieux compte de ce que fut la vie de ses moines rendus anonymes par les notices actuelles. Dans la vie monastique, les bâtiments rythment le temps et le temps rythme la vie des moines. A chaque heure une tâche qui se retrouve dans l’espace bâti ou cultivé. La restitution médiévale du bâtiment permet de se promener au pas des religieux dans un silence paisible et sobre, selon la vocation même des cisterciens en réaction au faste clunisien.
Achevée en 1365, elle est brûlée par les Manceaux l’année suivante. En pleine guerre de Cent ans, les frères avaient déserté l’abbaye peu sure. Par peur qu’elle ne serve de base arrière à l’ennemi, les bourgeois poussèrent les habitants à brûler une abbaye qui venait tout juste d’achever 130 ans de construction. La reconstruction sera vite entreprise avec le retour des moines, mais sera longue et les fonds seront difficiles à trouver. Les Cisterciens ne sont plus l’ordre phare de cette fin de siècle. L’abbaye, restaurée de siècle en siècle perdra de son importance et passera d’une obédience à l’autre, d’un régime à l’autre jusqu’à devenir bien national, soumis aux outrages habituels.

Capture video epau
(une petite vidéo de découverte)

La restauration entreprise par le département de la Sarthe respecte l’esprit cistercien. Dépouillement et sobriété, dans un cadre forestier dépaysant à 5 minutes des premiers faubourgs de la ville épiscopale. Mais là encore, les moines sont absents. Lieu culturel plus que d’histoire, on s’y promène un peu à vide entre plusieurs expositions sans grand rapport ni grand intérêt. Le personnage clef reste une femme, la reine Bérangère qui se voit attribuer une collection de mode et de parfum à son nom.
On retrouve le calme des lieux retirés, mais il ne reste rien de l’âme cistercienne que pourtant d’autres lieux, mêmes privés de moines ont su garder de nos jours encore. Hier comme aujourd’hui, on se demande ce qui reste de ceux qui pourtant vécurent, prièrent et moururent entre ces murs.

Un festival de musique vient réveiller chaque année ces pierres endormies quoique flambant neuves. Pour qui veut se rendre compte de ce que fut une abbaye cistercienne dans l’état neuf de sa construction, le détour est enrichissant, mais le lieu par lui-même semble déserté et inerte, en dehors de l’ébullition festivalière.
Vous pourrez vous restaurer ou rafraîchir dans le cloître au café des moines de façon très agréable.

Baudouin d’Alixan

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