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Le Festival d’Athènes ouvre sans Jan Fabre

Le Festival d’Athènes ouvre sans Jan Fabre

Christine Sourgins, historienne de l’Art, revient dans cette chronique sur le Festival international d’Athènes, grande manifestation qui a débuté le 10 juin par une représentation d’Aïda, dans le cadre prestigieux de l’Odéon d’Athènes. En effet, en avril dernier, fait assez extraordinaire pour être souligné, le curateur du Festival, Jan Fabre, coqueluche de l’art contemporain, a dû démissionner devant la révolte des artistes hellènes, exaspérés devant les choix artistiques qu’on leur imposait.

Les artistes grecs, comme leur pays, vont mal : l’AC, l’art dit contemporain, le marqueur de la mondialisation financière, pourrait-il venir à leur secours ?

Le 10 février 2016, le ministre grec de la Culture nommait Jan Fabre curateur du Festival international d’Athènes et d’Epidaure. Ce festival, principal pourvoyeur de subventions et d’emplois, est une référence depuis plus de soixante ans et il tâche de se maintenir malgré la crise qui secoue le pays. Le Belge Jan Fabre, vedette internationale de l’AC, est célèbre pour avoir collé des scarabées au plafond d’un Palais de Bruxelles, exposé au Louvre des dessins « au sang» puis, plus tard, pour avoir organisé un «  lancer de chats » horrifiant les amis des animaux et mille autres joyeusetés très contemporaines et transgressives, applaudies par les milieux officiels. Il a« carte blanche » avec 5 millions d’euros. Le précédent directeur ayant voulu réformer le festival avait fait des trous dans la caisse, il reste peu de temps : sans doute les Grecs espèrent–ils que Jan Fabre, chouchou des institutions et du milieu arty, aura le bras long pour dénicher des subsides et proposer une programmation plus ouverte à l’international donc garante du rayonnement du festival grec. Mauvais calcul.

Jan Fabre, qui assume haut et fort ne pas avoir « la moindre idée de la création artistique grecque », débarque en terrain conquis avec une équipe uniquement flamande, et l’annonce de sa programmation va stupéfier. D’abord la conférence de presse est organisée sur invitation, excluant délibérément les artistes locaux ; les spectacles sont 100% belges avec en vedette sa majesté Jan Fabre, en personne, pour 2016. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, les grecs auront droit à Fabre à nouveau en 2017, avant de changer pour le même Fabre en 2018, et de conclure logiquement par l’inamovible Fabre en 2019 !

Pas ou peu d’artistes grecs. Normal, les grecs sont des arriérés en matière d’AC, inemployables donc, mais l’Empereur Fabre, dans sa magnanimité, a tout prévu : la création de workshops dispensés par de grands artistes belges à l’intention des jeunes artistes grecs qui seront (ré)éduqués aux subtilités de la belgitude artistique contemporaine.

A la stupeur succède la colère : certains grecs crient « aux relents colonialistes nauséabonds » taxant le Belge de « totalitarisme artistique »… 500 artistes se réunissent à Athènes pour exiger la démission de Fabre et même du ministre ! La bronca est telle que le fusible saute et Fabre démissionne le 2 avril, dénonçant « une atteinte directe à sa liberté artistique » et « un milieu artistique hostile ». Ah, ces Grecs bornés, ces artistes chômeurs ou précaires qui veulent travailler chez eux : des nationalistes étroits sans doute… ! Car enfin, ils auraient dû savoir, comme Fabre le leur a rappelé, que lorsqu’on invite « un artiste multidisciplinaire à devenir le curateur d’un festival », il faut s’attendre « à ce qu’il présente son univers ».

Quel dommage, les scarabées et le lancer de chats ne réconforteront pas les pauvres Grecs dont le festival, qui doit ouvrir bientôt, est désormais dans la panade…

Dans une lettre ouverte, les contestataires et descendants de Platon, ont reproché à Fabre de rabaisser « les créateurs grecs à une masse imprécise et artistiquement discréditée, et qui plus est, devrait vous en être reconnaissante ». Sic.

La Grèce découvre en accéléré ce que l’AC pratique en France depuis longtemps : le rabaissement des créateurs hors-réseaux  à « une masse imprécise et discréditée » dont on attend, en plus, la soumission de la reconnaissance…

Le Festival montre en tout cas que la vie sans Jan Fabre est possible, et c’est tant mieux !

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A propos de Christine Sourgins

Christine Sourgins
Titulaire d'une maîtrise d'histoire et diplômée de l'Ecole du Louvre (muséologie), Christine Sourgins, historienne de l’art, a été conférencière au musée du Louvre et a travaillé aux services pédagogiques des musées de la Ville de Paris. Spécialiste de l'art contemporain, elle exerce des responsabilités pédagogiques et culturelles en milieu associatif et collabore aux revues Conflits actuels, Liberté politique, Catholica, Verso, Les Lettres françaises. Elle est l'auteur des «Mirages de l'art contemporain» (La Table ronde). http://www.sourgins.fr/