Le soufflet du pays réel

    C’est avec beaucoup de difficultés que j’ai tenté en vain de regarder à la télévision le début de la soirée électorale organisée à l’occasion des échéances européennes de ce dimanche. J’ai souffert tant bien que mal pendant près de trente minutes la logorrhée emphatique des responsables politiques des principaux partis de mon pays. Unanimement, déplorant l’arrivée en tête du Front national (FN), ils ont évoqué tour à tour : »un choc à l’échelle du monde, un drame, un séisme, un moment grave, une décomposition absolue, une tragédie diplomatique, un abîme et enfin la nécessité d’un sursaut républicain ».

Observant avec agacement que nos dirigeants ne maîtrisaient en rien l’art de la litote et avaient une fois encore choisi de répondre à l’annonce de résultats qu’ils n’approuvaient pas par des cris d’orfraie tout aussi grotesques que dénués de fond, je me résignais à éteindre mon poste. Citoyen de mon temps, j’ai quitté un écran pour en adopter immédiatement un autre, cette fois muet et avec une musique d’ambiance choisie par mes soins. La nuit électorale pouvait enfin commencer.

Bien entendu, je constatais l’importante abstention (près de 57%), inhérente aux scrutins européens depuis la fin des années 1980, et, à la manière de certains politologues, relativisait la portée de ces élections. De fait, le mépris restait de loin la première force électorale de ce pays. Preuve en est que le peuple français, et a fortiori la plupart des peuples d’Europe, n’adhèrent désormais que faiblement à l’idée européenne, le désintérêt triomphe partout, le rêve d’une construction populaire s’étiole un peu plus encore. Quelques chiffres méritent d’être ce soir mentionnés : 30% des moins de 35 ans ont voté FN ce dimanche, 45% des ouvriers, 38% des employés[1].

A ce camouflet manifeste certains responsables politiques opposaient, avec suffisance, la supposée incompréhension des petites gens, ingrates et incapables de se rendre compte de ce qu’ils devaient à l’Europe : la paix, la liberté, l’euro, et que la solution à leurs problèmes demeurait une intégration plus poussée. D’autres, à mon sens plus proches des réalités desdites personnes, critiquaient la politique menée à Bruxelles, l’austérité budgétaire imposée et le libéralisme débridé prôné. Ceux-ci en appelaient à une Europe « sociale », antienne politique depuis plus de 15 ans et qui prêterait à sourire chez un cynique disposant d’un tant soit peu de mémoire. Enfin, d’aucuns s’alternant tous les cinq ans, reportaient sur le gouvernement actuel l’entière responsabilité de cette situation, ne trouvant rien de mieux à faire.

Et pour cause, que pourraient bien dire d’autre les tartufes dirigeants de l’UMP et de l’UDI, qui ont, à l’instar du parti au pouvoir, avalisé l’intégralité de la politique décidée à Bruxelles, voté de concert l’immense majorité des textes européens avec lui, sans  même parler des traités européens, depuis l’Acte unique jusqu’à Lisbonne.

La défiance des peuples réside en partie dans le fait que beaucoup saisissent maintenant parfaitement qu’il n’y a pas de réelles différences dans la politique européenne, et donc, nationale, proposée par les principaux partis : UMP, PS et UDI. L’appel franc et direct de ténors tels que messieurs Juppé et Copé à s’allier avec l’UDI ou à additionner purement et simplement le score de ces deux formations en est l’illustration patente.

Entre une UMP/UDI centriste, pleinement convertie depuis Maastricht au libéralisme économique et à l’intégration européenne, et un PS social-libéral, favorable au compromis permanent avec les conservateurs et autres libéraux au niveau européen, il relèverait de la gageure de déceler plus d’une feuille de papier à cigarette de différences. L’impression d’ensemble pourrait se présenter tel un monochrome de Malevitch. Coincé entre deux carrés blancs, l’un blanc crème, l’autre légèrement bleuté, il n’y a aucune issue, pas d’alternative idéologique réelle.

Cette politique ou plutôt ce marché, ultra-libéral, capitaliste, anglo-saxon et régionaliste, à rebours total des traditions françaises, notamment d’étatisme et d’état-providence, ne remporte que peu l’adhésion des masses, d’autant plus qu’il n’apparaît aucunement profitable. Ainsi, depuis que cette politique est menée, la France n’a connu que l’accroissement des inégalités et du chômage, accroissement qui va crescendo depuis 2008. Par ailleurs, pendant que la désindustrialisation du pays se poursuit, lentement mais inexorablement, le sentiment du déclin se répand.

Certes, nombreux sont ceux qui, à raison, défendront l’Europe, arguant que la responsabilité de cet échec ne lui incombe que partiellement, que ce n’est pas elle qui a creusé les déficits français, qui a fait exploser le plafond de la dette ou bien encore a précipité le déclin de l’enseignement en France. Partant, ce revers constitue tout autant un rejet de la politique conduite à Bruxelles que de la classe politique nationale en général et de sa déclinaison du programme unique européen. Les déboires du Front de gauche, associé au PS pour qui il a appelé à voter, et d’EELV, coutumier des palinodies mais anciennement membre du gouvernent, montrent bien que tout ce qui touche de près où de loin au « système », c’est-à-dire aux partis autoproclamés républicains, a été sévèrement sanctionné.

Les Français, ponctuellement sondés sur leur sentiment vis-à-vis de l’Europe, semblent toujours dans leur majorité être attachés à l’idée d’une construction européenne. Cela étant, l’indifférence et le rejet caracolent en tête ce soir. La (très longue) conjoncture économique et sociale, tout comme le refus de la perte de souveraineté et l’impression que l’UE est faite davantage pour les entreprises et les consommateurs que pour les citoyens l’expliquent.

On notera toutefois la coupure désormais très forte entre deux univers, matérialisée par la géographie du vote FN. Celui-ci se concentre avant tout dans les zones rurales et périurbaines, paupérisées et peuplées par les « perdants », ceux qui ne tirent que peu d’avantages dans la construction européenne. Face à eux, on trouve l’électorat urbain des grandes métropoles françaises, situé au cœur des échanges, qui a pu et su tirer les fruits des changements de ces 30 dernières années, s’enrichir et profiter de la mondialisation.

L’Europe n’a jamais été dotée d’autant de prérogatives, cela alors même que les peuples n’y ont pas directement consenti depuis plus de 20 ans[2]. La construction, technocratique leur échappe, elle se fera sans eux et si elle doit se défaire, parions que ce sera également à leur insu. Vingt députés de plus ou de moins ne changeront rien dans la masse cosmopolite du Parlement européen dominé par les allemands.

Coopération? Fédéralisme? Confédération? La question aujourd’hui n’est peut-être plus seulement là. Il convient pareillement de donner une âme à ce grand marché désincarné que l’on appelle Union européenne. Sans quoi, ce n’est même plus la peine de continuer à faire semblant.



[1] Sondage Ipsos du 25/05/2014, commandé par Le Monde à l’occasion des élections européennes. Il est par ailleurs intéressant de constater que l’alternative « extrême » à gauche, le Front de gauche, n’a rassemblé les voix que de 8% des ouvriers et de 5% des employés.

[2] Les français ayant même rejeté par référendum le dernier traité qui leur avait été soumis en 2005. Traité adopté subrepticement sous un nouveau nom en 2007 par le Congrès.

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Bruno Bouvier

Etudiant à Sciences Po