De l’euthanasie: Main secourable, main assassine

Le nourrisson qui tète le sein de sa mère aime de sa petite menotte saisir le doigt de sa maman, doigt qui le rassure. Lorsque les premiers pas arrivent, la petite main se glisse dans celle du Papa pour une marche plus assurée.

L’adolescent désemparé, en quête de sécurité que la société n’est plus en mesure de lui apporter, recherche désespérément auprès d’un parent ou d’un ami cette main à saisir qui l’empêchera de  commettre l’irréparable en cherchant refuge dans le vide de l’alcool, de la drogue ou pire du suicide.

Tout au long de la vie lorsque la détresse vous saisit au détour du chemin, c’est immédiatement la main que l’on tend dans l’espoir d’une main secourable.

La main, dernière partie du corps que l’on peut apercevoir lorsque quelqu’un se noie parce qu’aucune main secourable n’a pu la saisir. C’est ainsi dans tous les naufrages de la vie, la main du malade souffrant dans son lit et qui attend un réconfort, celle du chômeur qui sonne désespérément à toutes les portes fermées ou celle du sans-logis qui se tend pour demander l’aumône.

À la fin de la vie, sur un drap blanc, alors que tout le corps devenu inerte annonce la mort prochaine la main reste et demeure le lien privilégié qui relie à la vie. Mais y a-t-il toujours une main bienveillante pour la saisir, la caresser. Ne verra-t-on pas bientôt cette main emplie de douceur et de compassion être remplacée par cette main mortelle porteuse du cocktail assassin qui viendra pour seule réponse à ces appels parce que l’économie supplantant l’humain en aura décidé ainsi. Ce vieux qui va mourir dans quelques heures ou dans quelques jours coûte cher. Alors, pourquoi cette souffrance inutile, pourquoi cette attente sans but, le supprimer c’est laisser une place pour le suivant et doucement le génocide se met en route, caché derrière les bonnes consciences.

Savons-nous encore, à la main tendue, appel d’amour, tendre une main qui soit une main tendresse, une main patience, une main prière, une main pour aider doucement à quitter cette vie, comme l’on y est entré quelques décennies plus tôt, accompagné d’une chaleur humaine. Chaque fois que nous le pouvons, tendons une main qui soit signe d’amour, qui soit signe de l’Amour qui est le seul à pouvoir mettre fin à cette culture de mort qui ronge peu à peu notre beau pays.

Dans la chambre 110, madame Adrienne gît sur son lit. Elle bouge à peine, ne regarde plus, ne parle plus. Entend-elle ? Je ne sais !

La perfusion coule goutte à goutte semblant égrener le temps qui lui reste à vivre. Son visage émacié a perdu toutes expressions et semble attendre quelque chose. La bouche grande ouverte, la respiration se fait difficile. Le grand départ est-il  pour tout à l’heure, pour demain, peut-être dans une semaine, un mois, qui sait ?

Mais voilà !

Les semaines passent.  2000 € par mois c’est cher. Il y a aussi cette autre famille qui attend. Avez-vous pensé à cette famille, épuisée qui attend désespérément que la place se libère, car il n’y a pas de place ailleurs ?

Et cette solitude qui est si pesante. Un salarié pour 10 ne donne que très peu de temps pour tenir cette main parcheminée qui de temps à autre se balade sur le drap à la recherche d’une autre main qui ne viendra pas ou viendra trop tard.

Les jours passent, la facture s’alourdit, l’héritage est en train de fondre, la famille qui attend la place s’impatiente. Pourquoi ? Pourquoi attendre ? Voilà des semaines que cela dure.

Pourquoi ne pas activer le cours des choses puisque de toute façon la fin est bientôt là.

Puis ce matin arrive dans la chambre : Marie, sa petite fille. Marie prend la main toute fripée de sa grand-mère et doucement, tout doucement entonne une chansonnette. Vous savez cette chansonnette si souvent fredonnée autrefois sur les genoux de Grand-Mère.

Deux petits diamants, jusqu’alors cachés sous les fines paupières ridées, réapparaissent dans tout leur éclat. Les deux regards se croisent longuement puis tout à coup sur le visage parcheminé surgit un sourire lumineux.

Marie se lève, embrasse sa grand-mère, «grand-mère c’est moi. Je t’aime »

Madame Adrienne referme les yeux… et s’endort définitivement.

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Nicolas Martinet

Directeur de la maison de retraite Saint-Antoine à Desvres, auteur de : « Le grand âge est à l'abandon ! Propositions pour éviter le pire » aux éditions Salvator