Retour sur la marche mondiale pour la légalisation du cannabis

La marche mondiale pour la légalisation du cannabis et sa déclinaison parisienne, n’est pas en 2015 une première. Comme les précédentes elle a été annoncée à grands renforts de médias qui ont seulement omis, les jours suivants, d’indiquer la faiblesse du nombre des participants, ce qui en fit en France un vrai « bide ». Cette extrême faiblesse peut surprendre, au pays qui, parmi les 28 états membres de l’union européenne, compte (en proportion, bien sûr) le plus grand nombre de consommateurs, avec 1.600.000 usagers réguliers et 650. 000 usagers quotidiens et multi quotidiens Ces chiffres, soit dit au passage, expriment, d’une façon certes indirecte, l’important pouvoir d’accrochage à cette drogue.

Ces chiffres sont effarants, s’agissant d’une drogue illégale qui, loin d’être douce, est une drogue lente et très pernicieuse. Le THC, son principe actif toxicomanogène, est, parmi toutes les autres drogues, le seul qui s’accumule très durablement dans tous les organes riches en lipides / graisses, comme l’est particulièrement le cerveau. Le cerveau est exposé à un très haut niveau à ce stockage, en raison de sa perfusion sanguine très privilégiée, puisqu’un quart du débit sanguin cardiaque lui est destiné. Quand le THC disparait du sang, ce n’est pas pour être éliminé de l’organisme, mais pour se stocker très durablement dans le cerveau. De ce fait, certains effets d’un « joint » perdurent près d’une semaine dans le cerveau, tandis que chez le consommateur régulier de nombreux joints, ces effets perdurent pendant près de deux mois. A l’appui de cette assertion on constate, qu’après l’arrêt de toute consommation de cannabis, chez un consommateur qui en abusait de façon régulière et à un niveau important, on détecte pendant plus de huit semaines, une élimination urinaire de cannabinoïdes
La toxicité du cannabis fumé, est d’abord à considérer au niveau des sphères oto-rhino-laryngologique et broncho-pulmonaire. Sa combustion génère près de huit fois plus de goudrons cancérigènes que le seul tabac. La température de combustion est supérieure de 200°C à celle du tabac, accroissant la production de ces goudrons, mais aussi celle d’oxyde de carbone ; lequel trouble l’apport aux tissus de l’oxygène par l’hémoglobine. Le THC a des effets immunodépresseurs (diminuant la résistance aux agresseurs microbiens divers : bactéries, virus, champignons microscopiques). Il a des effets cardio-vasculaires : artérites, infarctus du myocarde, accidents vasculaires cérébraux. Il réduit la production testiculaire de l’hormone masculine, la testostérone ; ce qui diminue la libido et suscite une certaine régression des caractères sexuels masculins. Il diminue le nombre des spermatozoïdes dans le liquide séminal. Il est incriminé dans la genèse de cancers du testicule (les germinomes non séminomes).

Il fait mauvais ménage avec la grossesse, d’autant que 4 femmes sur 5 qui fument tabac et cannabis sont incapables d’arrêter ces deux drogues quand survient une grossesse. La durée de la gestation s’en trouve abrégée, le nouveau-né est alors plus maigre et de plus petite taille qu’en raison de la seule prématurité. L’incidence des morts subites inexpliquées est plus importante chez ces nourrissons ; le développement psychomoteur dans l’enfance est ralenti. Ces enfants présentent plus fréquemment un syndrome d’hyperactivité avec déficit de l’attention (HADA), avec des conséquences souvent néfastes, sur les performances éducatives, et une plus grande vulnérabilité aux toxicomanies durant l’adolescence. Une étude récente a montré que les adolescents qui consomment du cannabis présentent une diminution importante de leur taille (10 cm en moyenne) et de leur poids (4 kg en moyenne).

Les principaux méfaits psychiques et psychiatriques du cannabis n’ont rien à envier à ses méfaits physiques. Il s’agit de troubles de l’éveil et de l’attention ; d’effets enivrants (avec leurs accidents routiers et professionnels, aggravés par l’association à l’alcool); d’une perturbation de la mémoire de travail, de la mémoire opérationnelle, de la mémoire à court terme à partir de laquelle peut se constituer une mémoire à long terme (une culture) ; d’un syndrome amotivationnel ; d’une désinhibition avec agressivité, ou prise de risque. Tous ces éléments concourent à une perturbation majeure des processus éducatifs et des apprentissages. Or c’est à l’âge du développement de ces processus que le cannabis s’abat sur notre jeunesse. C’est manifestement une importante explication des mauvaises performances éducatives, telles qu’elles sont évaluées par le classement PISA, dans lequel la France, qui compte parmi les pays qui dépensent le plus pour la formation de ses jeunes, n’apparait qu’à la 27ième place des autres nations. Le cannabis induit au long cours des troubles anxieux ainsi que des troubles dépressifs. Un lien est établi entre l’accroissement du taux de suicides chez nos jeunes et l’augmentation de leur consommation de cannabis.

Avec des conséquences d’une semblable gravité, il est établi, d’une façon désormais irréfragable, que le cannabis entretient des relations avec le développement et / ou l’aggravation de la schizophrénie (la folie au sens commun du terme). Plus la consommation de cannabis débute précocement, plus son consommateur l’adopte rapidement, et plus intensément il s’en trouve détérioré. Sur 1000 gamins ayant débuté leur consommation de cannabis entre 12 et 15 an (au collège) 100 d’entre eux (soit 10%) sont schizophrènes à 18 ans. Cette donnée terrible a été établie en Nouvelle Zélande. Une autre étude, portant sur 50.000 conscrits de l’armée suédoise (ayant éliminé de l’étude ceux qui étaient schizophrènes ou qui présentaient des troubles de cette nature) a déterminé leur consommation de cannabis avant la conscription, puis a suivi l’évolution de leur santé mentale durant les dix années suivantes (jusqu’à l’âge de 28ans). Elle a montré, que la consommation de plus de 50 joints avant l’âge de la conscription, multipliait par 6 le risque de devenir schizophrène dans la décennie suivante. Des informations similaires se sont depuis lors multipliées à travers le monde. Elles sont très malencontreusement occultées par ceux qui, pour satisfaire leur appétit pour leur drogue favorite, visent à sa légalisation, avec un souverain mépris pour les risques qu’ils font courir à notre jeunesse.

Le cannabis est une forme de passage vers d’autres drogues encore plus détériorantes ; on voit ainsi se multiplier les poly toxicomanies, dans notre pays qui compte près de 250.000 héroïnomanes.

La prohibition en France est un énorme échec. En l’absence d‘une volonté clairement affichée, aucune pédagogie digne de ce nom n’est mise en œuvre. La Suède a démontré pourtant son efficacité. Ayant pris la mesure du drame cannabique, elle s’est dotée d’une législation, peu différente de la nôtre, mais qu’elle fait respecter scrupuleusement. C’est en l’associant à une pédagogie intense et soigneuse qu’elle obtient le magnifique résultat de compter (en proportion, bien sûr) 10 fois moins de toxicomanes que la moyenne européenne. Cette pédagogie, qui a concerné ceux qui sont devenus parents, concerne maintenant leurs enfants. Tout au long du cursus éducatif, de la maternelle à l’université, une quarantaine d’heures de cours, débats, entretiens dirigés sont consacrés aux drogues et toxicomanies. « Prévenir pour prévenir » i.e. informer pour empêcher. Voilà ce qui n’est pas fait dans notre pays et qui explique la catastrophique pandémie cannabique. Les enseignants français, les parents français, de larges publics de tous niveaux culturels, sont éberlués quand je leur restitue ces chiffres, ainsi que ces faits et méfaits du cannabis. Sans ces données, sans ces explications, sans ces justifications, l’interdiction / la prohibition est perçue comme une vexation, un outrage, un abus de droit, qui donne logiquement envie d’y contrevenir. Notre pays n’exprime pas à cet égard de volonté politique, il confond jeunisme, démagogie , idéologie et politique sanitaire.

Les tenants de la légalisation du cannabis, à des fins qu’ils ont travesti d‘abord en « thérapeutique », puis maintenant, toute pudeur évacuée, à des fins récréatives (alors que la récréation, on l’a vu peut être très dangereuse), voudraient, dernier florilège, nous faire croire que cette légalisation permettrait « enfin » d’exercer une véritable prévention. C’est vraiment prendre l’opinion publique pour un ramassis d’imbéciles, que le cannabis aurait déjà plongé dans cet état. Ceux-là même que l’on n’a jamais vu s’investir dans cette prévention, mettent la charrue avant les bœufs. C’est seulement quand le feu se sera généralisé qu’ils sortiront les extincteurs de la prévention. En fait, selon une stratégie déjà maintes fois employées sur d’autres thèmes, l’important consiste à glisser le pied dans la porte, pour faire sauter la serrure, les verrous, et instaurer l’irréversibilité. Voyez le tabac, voyez l’alcool ; ces drogues licites qu’on ne connait que trop bien en France : le tabac avec ses 13 millions de fumeurs, ses 78.000 morts annuels et le mauvais état de santé fréquent de ceux qui y survivent ; l’alcool, avec ses 4 à 5 millions d’alcoolo-dépendants, ses 49.000 morts annuels et, là aussi, le mauvais état de santé physique et psychique d’un certain nombre de ceux qui y survivent. Alors, pour faire pire, pour un véritable suicide sociétal, pour aggraver la catastrophe sanitaire, ajoutons-y le cannabis !

La mondialisation peut être assimilée aux Jeux Olympiques de l’état sanitaire des nations. Pour être qualifiées elles devront mettre en ligne le plus grand nombre possible d’individus ayant un esprit sain, bien formé, déterminés, dans un corps sain. Pour mettre les chances de leur côté les nations devront se prémunir de laisser se développer la cohorte de leurs shootés, camés, paumés et se convaincre « qu’il n’est de richesse que d’hommes »
S’il est important d’être attentif à l’état de la planète que nous léguerons à nos enfants, il l’est plus encore de se préoccuper de l’état des enfants que nous léguerons à notre planète.

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Jean Costentin

Jean Costentin

Pharmacologue réputé et membre des Académies de Médecine et de Pharmacie, Jean Costentin préside le Centre national de Prévention, d’Etudes et de Recherche sur les Toxicomanies (CNPERT). Il a dans sa carrière dirigé l’unité de neuropsychopharmacologie du CNRS (1984-2008), ainsi que l’unité de neurobiologie clinique du CHU de Rouen (1999-2011), ville où il a également longtemps enseigné comme professeur à la faculté de médecine et de pharmacie. Spécialiste des addictions, Il est l'auteur de "Halte au cannabis !" (Odile Jacob, 2006) et "Les Médicaments du cerveau" (Odile Jacob, 1993).