Ce n’est pas un confinement qui nous sortira de la crise, mais une ouverture à l’Homme véritable.

Nous voici donc de nouveau confinés. Un reconfinement qui semble bien particulier et fort différent du précédent. Beaucoup peuvent sortir aller travailler, l’urgence des hôpitaux ne semble pas avérée et l’on n’applaudit plus aux fenêtres. Les enfants vont toujours à l’école et nombre de personnes entendent bien ne pas respecter une privation de liberté que la cacophonie générale d’ordres, contre ordres ou de chiffres contradictoires rend pour beaucoup incompréhensible. On prétend limiter le nombre de mort qui semble bien augmenter, si les chiffres ont encore de la valeur, mais on ne se pose pas la question des suicides qui ne vont pas manquer, entre isolement insupportable, faillites irréversibles et autres pertes d’emploi. Une fois de plus, le médiatique impressionnable prend le dessus sur la vision à long terme et le politique tétanisé à l’idée de passer pour irresponsable s’il ne brasse pas de l’air dans l’instant, démissionne de sa responsabilité véritable, abandonne la raison au profit de l’émotion.
Jugement sévère ? Peut-être, mais qui peut, dans le désordre extrême du moment, discerner quels sont les fils de tout cela, quels sont les liens de cause à effet ? Les décisions se prennent dans l’urgence et dans l’instant. On navigue à vue et on nous explique que c’est la seule chose possible. Bref, le navire monde et France en particulier a un seul capitaine : l’aléa. C’est l’aléa du moment qui gouverne, pousse aux décisions immédiates en attente de la suivante non moins immédiate. Certains appellent cela naviguer à vue, alors qu’il ne s’agit que de gérer les bourrasques de la tempête.
M’est avis que la véritable raison de ce marasme et de l’incapacité à se projeter dans une direction ferme, est précisément l’absence de direction qui a précédé la tempête. Depuis des décennies, nous ne savons plus où nous allons, parce que nous ne savons plus où aller. Pour une multitude de raisons plus ou moins sans liens, mais finalement connectées par la force des choses et du temps, l’horizon des hommes s’est rapproché et nous avançons sans véritable lendemain, sans ailleurs, bref, de proche en proche, sans finalité, sans destination. Privés de but, il convient nécessairement de s’installer sur place, de s’ancrer dans le surplace. On assure aujourd’hui chaque jour. Loin d’être l’abandon des spirituels ou le carpe diem des anciens, c’est au contraire le culte du pré carré qui s’est imposé. Sans avenir qui pousse à l’action, à prendre des risques, à inventer, à sortir de ses sécurités, on cherche à rendre sûr aujourd’hui parce qu’aujourd’hui sera demain et encore après-demain. Alors on embellit, on protège, on sécurise et notre horizon se restreint encore, se confine. Que peut l’Homme qui n’a pour horizon qu’aujourd’hui ? Celui qui craint que demain ne soit pire, au mieux pas plus mal, conserve et fait de cette préservation son nouvel horizon.

Voilà une des conséquences, et pas des moindres, de la perte de sens du monde, de la perte d’espérance. L’une comme l’autre nous ont rendu statiques, enracinés dans l’instant, incapables d’envisager demain et surtout pas qu’aujourd’hui a des conséquences sur demain. Ce double mouvement de conservation de l’acquis présent et de recul de l’horizon rend difficile l’anticipation, la vision et même la responsabilité, puisque celle-ci suppose autre chose qu’après moi le déluge.

Les politiques actuelles ne visent qu’à préserver les acquis, qu’ils soient sociaux, sociétaux ou autres. Cette préservation nous tourne vers nous-même au mieux, vers le passé bien plus. Nous n’avons plus de grandes politiques d’envergure, parce que demain ne compte plus vraiment. Il semble tellement incertain, voire effrayant de néant, qu’on le nie, on l’oublie, on ne croit plus en lui. O veut jouir tant qu’il en est encore temps de ce que l’on a, seule chose de sure désormais.

Bien entendu, nous monnayons tous à notre façon ce rapport à aujourd’hui et à demain et la caricature de ces lignes ne vise qu’à attirer l’attention sur la trame de fond. Mais si nous ne savons pas prendre de décision politique face à la crise actuelle, c’est que nous ne savons pas dans quelle direction aller. Notre seul objectif est la préservation immédiate. Autant dire que ce nombrilisme est un immobilisme. Bien des professions cherchent à se réinventer dans la débâcle actuelle. Se réinventer et non seulement se préserver. L’avenir leur appartient c’est certain. Mais au niveau politique global, la perte de sens de la société en a fait une toupie tournant sur elle-même, parfois creusant sa propre tombe.

Si nous voulons sortir de la crise et pas seulement la contenir, il faut avoir un but pour demain. Il faut que les hommes et les femmes aient envie de faire les efforts qui s’imposent. Il faut qu’ils croient à nouveau en demain. Alors la question est : de quoi l’homme a-t-il besoin pour croire en demain ? Nous avons été désabusés par les promesses d’un progrès source de bonheur. Nous avons été déçus par les sirènes d’un homme nouveau libéré des contraintes de la nature. Et peut-être est-ce là que nous touchons au fond du problème. L’Homme ne sait plus vraiment ce qui le rend heureux parce qu’il ne sait plus ce qu’est l’Homme. Nous avons tellement défiguré, maquillé, masqué son vrai visage, allant jusqu’à prétendre qu’il n’existait pas de visage de l’humanité, que l’Homme s’est perdu lui-même. Il est devenu inconnu à lui-même. Il tente alors divers palliatifs ou exutoires. Chaque fois il en revient plus déçu et incrédule quant à l’avenir. Son monde se rétrécie et son bonheur se résume aux sensations du moment, seuls restes de ses vibrations les plus profondes.

Comme je l’ai dit souvent, il n’y a pas de plus grande urgence que de redonner l’Homme à l’Homme. La vérité anthropologique est, à mon sens, la seule porte de sortie de la crise actuelle qui dépasse bien largement les assauts d’un virus, si meurtrier soit-il. Or, l’immense richesse de la doctrine sociale de l’Eglise est une vision globale de l’Homme. Globale et cohérente. Si nous voulons réenchanter le monde, et porter secours à l’humanité, nous devons, nous qui possédons ce trésor, le donner au monde toutes affaires cessantes. Et pour cela, nul besoin de redescendre dans la rue. L’art, la culture, la connaissance, la philosophie, mais aussi la médecine, la psychologie, notre manière de manager…. Si nous catholiques cherchons aussi à préserver l’aujourd’hui, par des métiers juteux, ou des replis confortables, qui salera le monde de cette fleur de sel qu’est la vérité anthropologique ? Ce n’est pas en voulant d’abord préserver notre salut que nous nous sauverons parce que nous sommes responsables du salut de nos frères. Et le champ est immense et à nos portes, toutes nos portes.
Certes le raz de marée est colossal et sans doute ne nous appartient-il pas de le stopper dans son ensemble. Mais il nous appartient assurément, là où nous sommes, de l’endiguer, fut-ce pour une deux ou dix personnes. De ces pierres juxtaposées et solidaires peut alors sortir des eaux une digue puissante. Il ne s’agit plus aujourd’hui de défendre une vision de l’homme battue en brèche par des lois ou des idéologies. Il s’agit de proposer au monde une anthropologie pleine de vie et de promesses.

Commentaires

commentaire

Cyril Brun

Cyril Brun

Cyril Brun est journaliste du vin, critique gastronomique, historien, philosophe et ancien chef d'orchestre Diplômé de maitrise du vin, il est dégustateur et formateur, journaliste et critique gastronomique pour plusieurs magasines ou sites. Titulaire d'une maîtrise en histoire médiévale et d'un doctorat en histoire de l'antiquité, il a été chargé de TD sur Rome et la Grèce archaïque à l'université de Rouen, puis chargé de cours sur la Grèce archaïque et classique, la Mésopotamie et l'Egypte à l’université de Quimper. Les travaux de sa thèse portent sur l'Afrique romaine au IIIème siècle après Jésus Christ, mais il s'est ensuite spécialisé sur la Grèce classique tant pour sa religion que pour ses philosophes. Il parcourt la France pour donner des conférences sur l'anthropologie classique, les peuples mésopotamiens mais aussi la musique, rédiger un guide oenotouristique. Chef d'orchestre depuis l'âge de 16 ans, il a dirigé divers ensemble en se spécialisant dans la musique symphonique (avec une prédilection pour Beethoven) et la musique Sacrée. Il a été directeur artistique et musical de diverses structures normandes : Les jeunes chambristes, la Grande chambre, Classique pour tous en Normandie, les 24 heures de piano de Rouen, le festival Beethoven de Rouen, Le Panorama Lyrique Ces compétences en philosophie, en histoire, en musique, mais aussi en littérature l'ont amené a écrire dans diverses revues musicales ou historiques, comme critique ou comme expert. Poussé par des amis à partager ses nombreuses passions, ils ont ensemble fondé Cyrano.net, site culturel dans lequel il est auteur des rubriques musicales et historiques. Il en est le directeur de la rédaction. Il dirige le site musical CyranoMusique dont il est le propriétaire ainsi que du média culturel Rouen sur Scène. Il est directeur d'émissions culturelles (le salon des Muses) et musicales (En Coulisses), sur la chaîne normande TNVC Il est l'auteur de Le Requiem de Mozart, serein ou Damné ? Les fondements de l'anthropologie chrétienne Une nuit square Verdrel La Vérité vous rendra libre