A la recherche de la gouvernance perdue

Si l’homme ne devait garder que deux mots à la bouche, ce serait certainement: Pourquoi et Comment. Ces deux muses de la curiosité humaine poussent les chercheurs, quel que soit leur domaine de prédilection – sciences humaines ou naturelles, à repousser les limites de la connaissance.

Alors que la machine économique internationale défend ardemment les valeurs de spécialisation au nom de la célèbre doctrine des avantages comparatifs, le modèle du gentilhomme du XVIIIème offre  une alternative tout aussi riche et prometteuse de valeur ajoutée dans le domaine des relations internationales. Le gentilhomme du XVIIIème, c’est avant tout la figure de l’érudit, celui que l’on pourrait communément dépeindre comme un touche-à-tout, qui s’efforce justement de s’intéresser à toutes les sciences humanistes pour ne pas restreindre son champ de vision. Littérature, philosophie, histoire, théologie: rien n’échappe à sa curiosité et sa soif de connaissances interdisciplinaires ne tarit pas.

Le gentilhomme renait de ses cendres aujourd’hui en la figure de T.V.Paul, professeur de relations internationales a McGill qui vient de publier un formidable livre sur le Pakistan, pour tenter de comprendre pourquoi cet État au si grand potentiel n’a pas rempli toutes ses promesses. Dans The Warrior State: Pakistan in the Contemporary World, T.V.Paul fonctionne par analogie, dessinant un parallèle avec la théorie économique de la malédiction des ressources naturelles pour développer son concept de “geostrategic curse”. Du fait de son positionnement stratégique au carrefour de l’Asie, du Moyen-Orient et de la péninsule  arabique, le Pakistan a bénéficié de toutes les faveurs des grandes puissances, notamment des Etats-Unis. Ses « capabilities » nationales sont objectivement bien plus faibles que le rôle international qu’il entend jouer sur la scène diplomatique; comme l’illustre son double jeu lors de la guerre en Afghanistan entre lutte anti-terroriste pour plaire à l’oncle Sam et protection des talibans pour plaire à un hypothétique futur frère islamiste afghan. Alors qu’un flot d’aide internationale s’est déversé dans le pays, le gouvernement pakistanais, sous l’étroite surveillance de l’appareil militaire et de l’Inter-Services Intelligence, n’a pas entrepris les reformes structurelles nécessaires pour une croissance soutenue reposant sur une dynamique exportatrice et un système éducatif de qualité ainsi que des politiques de redistribution systématiques.

T.V.Paul s’inscrit dans la continuité de Georges Corm et de sa saga aussi détaillée qu’exhaustive sur Le Proche-Orient éclaté, et démontre que la faiblesse de certains Etats tient davantage à l’intervention occidentale (et à ses représentations simplistes des sociétés et économies orientales) qu’à une quelconque fatalité héritée du fonctionnement interne des pays concernés. Quelle pourrait donc bien être la morale de l’histoire pakistanaise? Serait-ce que l’arrogance des Etats les mène à leur perte, et qu’à trop vouloir s’imposer comme leaders dans le concert des grandes puissances internationales, les gouvernements en oublient leur vocation première, celle du développement socio-économique de leurs pays, et de leurs citoyens. John Fitzgerald Kennedy avait très justement souligné que « lorsque le pouvoir pousse l’homme à l’arrogance, la poésie lui rappelle la richesse de l’existence ». De même, lorsque l’ambition pousse les dirigeants à consumer toute leur énergie pour donner de la voix sur la scène internationale au détriment de l’investissement des ressources domestiques dans l’amélioration du bien-être national, la société civile doit leur rappeler la richesse du pacte démocratique. Lorsqu’un pays n’a pas les moyens de ses ambitions, mieux vaut qu’il suive le chemin de l’humilité !

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Estelle de Beaucé

Etudiante en master de politique publique à l'Université College London