Latin et grec au collège : luxe pour privilégiés ou enjeu national ?

La réforme de l’enseignement secondaire provoque de vives oppositions, chez les professeurs, les parents comme les élèves. Benoît Jeanjean, professeur de latin à l’Université de Bretagne Occidentale, décrypte le projet Vallaud-Belkacem et nous en explique les conséquences néfastes pour les plus jeunes générations.

Depuis la présentation, fin mars, de sa très contestée réforme du collège, Mme Vallaud-Belkacem a affirmé à plusieurs reprises qu’elle souhaitait « démocratiser » les Langues et Cultures de l’Antiquité pour les offrir à tous au lieu de les réserver aux 18 à 20% d’élèves privilégiés qui en bénéficient actuellement. Ces langues « constituent », selon les discours et courriers officiels « un élément essentiel des savoirs fondamentaux indispensables à la réussite des élèves »[1]. Dont acte ! Mais encore faut-il joindre le geste à la parole. Qu’en est-il des langues anciennes dans la réforme du collège arrêtée par le décret du 19 mai 2015 publié le lendemain au Journal Officiel ?

 Aujourd’hui

Le latin est proposé à tous les élèves de collège dès la classe de 5ème, sous la forme d’une option facultative de 2h par semaine, qui peut se poursuivre en 4ème et en 3ème, à raison de 3h par semaine. Ces enseignements ne sont suivis que par 20% environ des élèves. Il serait tentant de prétendre que cet engouement limité serait dû à un manque d’intérêt de la matière, trop axée sur l’apprentissage fastidieux de la grammaire latine, caricaturée derrière la sempiternelle récitation des déclinaisons : « rosa, rosa, rosam… ». La réalité du cours de latin, intitulé Langues et cultures de l’Antiquité, est bien différente. Les élèves y découvrent bien les bases de la langue latine, mais ils découvrent aussi le cadre de vie des hommes et des femmes de l’Antiquité –grecs, romains, gaulois-, et les légendes et récits mythologiques qui ont façonné l’imaginaire européen depuis plus de deux millénaires. Il s’agit donc déjà d’un enseignement « interdisciplinaire ». De plus, la pédagogie mise en œuvre par les enseignants de Lettres classiques est très souvent active et débouche sur des réalisations concrètes, comme des saynètes joués en latin et filmées pour être présentées à l’ensemble du collège et aux parents d’élèves, ou la préparation d’une visite sur un site archéologique, pour ne citer que deux exemples[2]. Le grec, quant à lui, peut être commencé en 3ème, sous la forme d’une option de 3h par semaine, qui concurrence souvent, au lieu de la compléter, l’option latin.

 Qu’en sera-t-il demain, avec l’application de la réforme ?

Le discours officiel prétend que tous les collégiens y auront désormais accès, par le biais des nouveaux programmes et la mise en place d’un Enseignement Pratique Interdisciplinaire (les fameux EPI !) répondant à la thématique des « Langues et Cultures de l’Antiquité ». Le premier point du dispositif porte donc sur les programmes… de français : « Par ailleurs, afin de contribuer à améliorer le niveau en français de tous les collégiens, une initiation à l’étude des langues anciennes est intégrée dans le programme de français. Les langues anciennes permettent de comprendre les principes fondamentaux de la langue française : étymologie, composition des mots, fonctions grammaticales[3] ». Cette déclaration d’intention appelle cependant trois remarques, voire trois sérieuses réserves :

1. La reconnaissance des préfixes latins et grecs, ainsi que celle des principales racines qui entrent dans la composition des mots français, font déjà partie des programmes actuels de français, il n’y a donc là aucun changement.

2. Dans la future organisation des enseignements, les horaires disciplinaires de français vont être amputés des horaires spécifiques affectés au suivi personnalisé des élèves et aux EPI. Il y aura donc moins d’heures directement disponibles pour assurer un programme de français pourtant augmenté de l’obligation d’une « initiation à l’étude des langues anciennes ».

3. La troisième réserve est de loin la plus préoccupante : pour assurer une initiation aux langues anciennes en cours de français, encore faut-il que les enseignants de Lettres modernes soient eux-mêmes formés aux dites langues… Or nombre de ces enseignants n’ont pas suivi, à l’université, de formation spécifique à la langue latine, se contentant de suivre un cours de littérature de l’Antiquité sur textes traduits. Ils sont donc totalement incapables de réaliser les intentions des nouveaux programmes du collège pour le latin. Quant au grec, il demeure l’apanage quasi exclusif des études de Lettres classiques, si confidentielles aujourd’hui qu’on peine à recruter des enseignants pour assurer les cours de latin et de grec.

Le second élément du dispositif destiné à offrir à tous les langues anciennes réside dans la mise en place de l’EPI « Langues et Cultures de l’Antiquité ». Tous les élèves auront à choisir, entre la 5ème et la 3ème, six thèmes d’EPI parmi les huit proposés. Inutile, donc de se lancer dans un calcul mathématique complexe pour voir que de nombreux élèves seront privés du bénéfice des langues anciennes, par leur choix, voire celui de leur établissement. Cependant, ces EPI sont, par nature, destinés à une pédagogie de projets, débouchant sur des réalisations concrètes, menées sous la conduite conjointe de plusieurs enseignants. Elles ne seront aucunement le lieu d’une acquisition des savoirs disciplinaires nécessaires à la lecture et à la traduction de textes latins ou grec dans leur langue originale.

Il serait malhonnête, dans la présente analyse, de ne pas mentionner une concession que la Ministre a faite devant la vague de contestation que ce dispositif a soulevée auprès des enseignants de langues anciennes. En effet, Mme Vallaud-Belkacem a annoncé qu’il y aurait, pour le latin et le grec, comme pour les langues régionales, des « enseignements de complément » facultatifs, à raison de 1h par semaine en 5ème et de 2h par semaine en 4ème et en 3ème. Mais ce faisant, elle reconnaît que ces enseignements ne seront pas proposés à tous, ce qui entre en contradiction avec les déclarations d’intention de la réforme… ! Mais passons. Qu’en sera-t-il des pseudo-privilégiés (car les latinistes se recrutent actuellement bien au-delà des classes socialement privilégiées, notamment en banlieue !) qui choisiront cette option ? A moins de prendre exclusivement l’EPI « Langues et Cultures de l’Antiquité » sur trois ans, ce qui serait une mesure dérogatoire vis-à-vis des instructions mêmes de la réforme[4], ils bénéficieront d’un enseignement de latin ou de grec réduit de 1h par semaine par rapport à la situation actuelle… Encore faudra-t-il que ces « enseignements de compléments » soient financés, alors que, dans l’état actuel de la réforme, ils sont globalisés avec les « enseignements complémentaires » (à savoir les heures d’accompagnement personnalisé et les heures d’EPI). Quel établissement choisira de privilégier le latin pour quelques élèves, au détriment de l’accompagnement personnalisé pour tous, à moins de vouloir passer pour élitiste ?

 On aura compris que, derrière les belles déclarations de principe, la réforme du collège sonne le glas de l’enseignement du latin et du grec, alors même que ces langues constituent la matrice du français et de l’humanisme. Or, l’humanisme est à la base de notre identité européenne, et il ne saurait y avoir d’identité française sans un minimum de maîtrise du français. Le constat de départ qui justifie le projet ministériel est partagé par tous : les compétences des collégiens en français et en mathématiques sont en baisse constante depuis deux décennies et il est temps d’y porter remède. Les solutions que la réforme entend y apporter sont illusoires et risquent de fragiliser encore la maîtrise du français en réduisant ainsi la part des langues anciennes au collège.

La République française repose sur l’existence d’une nation, cette nation se reconnaît dans le partage d’une même langue qui donne accès à une culture et à une histoire communes et qui transcende les différences ethniques, sociales, culturelles et religieuses. C’est un devoir politique que d’assurer, par l’école, la cohésion nationale autour de cette langue. Si, comme l’affirment nos gouvernants, les langues anciennes constituent bien un élément essentiel des savoirs fondamentaux, il faut en tirer les conséquences et s’en servir comme de leviers pour une plus grande maîtrise du français, voire des différentes langues vivantes de l’Europe, si l’on regarde plus loin.

La seule réforme qui serait en cohérence avec les enjeux actuels consisterait à associer un véritable programme d’acquisitions grammaticales et orthographiques en français avec l’intégration du latin pour tous, en tant que discipline à part entière disposant d’horaires dédiés, dans le tronc commun des connaissances en classe de 5ème. La poursuite de l’apprentissage du latin, en 4ème et en 3ème, comme celle du grec en 3ème, se ferait ensuite sous forme d’option facultative, avec un financement spécifique et un horaire équivalent à celui dispensé actuellement. La prise en compte des élèves en grande difficulté face à la lecture et au maniement du français se ferait dès la 6ème, en petits groupes, avec une pédagogie adaptée assurée par des enseignants volontaires et formés, et non dans le cadre flou des enseignements complémentaires proposés par la réforme Vallaud-Belkacem qui ne tient aucun compte réel des naufragés de l’éducation dont le sauvetage est une nécessité pour la cohésion de la société et de la nation.



[1] Réponse du chef de cabinet de la présidence de la République, en date du 12 mai 2015, à la Lettre ouverte aux membres de l’Académie française, aux écrivains, critiques, journalistes et autres représentants de la république des lettres, envoyée par l’ARELA Bretagne, le 27 avril 2015 et consultable à l’adresse suivante : http://www.arelabretagne.levillage.org/?p=1376.

[2] On pourra consulter, à titre d’exemple, les différents types de projets menés en classe de latin par des enseignants de la France entière et rassemblés à l’initiative de l’ARELA Bordeaux à l’adresse suivante : https://docs.google.com/document/d/1gagEsoUHojXuq0Y6QU1DfK4GcuhAUkseb2EyEYt0GQ0/edit?pli=1.

[3] Le collège en 2016, faire réussir tous les élèves Questions/Réponses (p. 23), sur le site Eduscol du Ministère de l’Education Nationale.

[4] Cf. l’Arrêté accompagnant le décret du 19 mai 2015, paru au JO du 20 mai, article 6, alinéas 2 et 3 :

« 2° A l’issue du cycle, chaque élève doit avoir bénéficié d’enseignements pratiques interdisciplinaires portant sur au moins six des huit thématiques interdisciplinaires prévues à l’article 5 ;

3° Les enseignements pratiques interdisciplinaires proposés aux élèves doivent, chaque année, être au moins au nombre de deux, portant chacun sur une thématique interdisciplinaire différente ».

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Benoît Jeanjean

Benoît Jeanjean

Professeur de Latin à l’Université de Bretagne Occidentale (Brest), Benoît Jeanjean est agrégé en Lettres classiques (1989). Titulaire d'un doctorat ès Études Latines (« Place et traitement de l’hérésie dans l’œuvre de saint Jérôme », Rouen, 1996), il est par ailleurs vice-président de l'ARELA Bretagne (Association Régionale des Enseignants des Langues Anciennes).