La réforme territoriale – Tous à la Bastille!

Contraint par des résultats électoraux accablants, la pression médiatique et une partie de son propre camp, c’est certainement avec un grand déplaisir que le Président Hollande a dû s’adresser aux français lundi soir. Affirmant avoir entendu le peuple, il ne semble pourtant pas résigné à l’écouter, cela dans la mesure où il a déclaré que sa politique demeurerait inchangée.

En adéquation avec le Premier ministre la veille, il a par ailleurs réitéré sa volonté de « modernisation » et de « simplification » de la carte territoriale française. Par ce langage technocratique assez nébuleux, il entendait entériner la suppression des départements, la création de grandes régions avec des compétences élargies (une dizaine en lieu et place de la vingtaine actuelle) mais aussi la relégation des communes au profit des intercommunalités.

A l’heure où le peuple français vient par son vote de manifester son anxiété profonde et son fort mécontentement, dans une France en crise où le chômage ne cesse de croître, le niveau de vie général stagne et le mal-logement touche des millions des ménages, on peut s’interroger sur la pertinence de la mise en exergue d’une mesure qui apparaît purement administrative.

Le gouvernement n’aurait-il rien de mieux à proposer aux français? Ne pourrait-il pas leur apporter quelque chose d’autre? Véritable expédient, ce projet, à l’instar des réformes dites sociétales, paraît avant tout constituer un puissant dérivatif pour les pouvoirs publics, incapables jusqu’ici de résoudre les graves difficultés affectant nombre de français.

Par-delà cette diversion, probablement motivée par une idéologie sous-jacente, un choix historique s’offre aujourd’hui à nous, ou plutôt est en passe de nous être imposé. En effet,  ce plan, présenté comme moderne, progressiste et allant dans le prétendu sens de l’Histoire, s’avère en réalité éminemment contre-révolutionnaire et violemment réactionnaire. Cette France de demain, celle que l’on nous dessine, n’est en rien un projet novateur. De fait, elle a déjà existé sous l’Ancien régime.

Les grandes baronnies, les duchés, les féodalités, les parlements régionaux, les droits locaux, toutes ces choses se révèlent être des résurgences de notre lointain passé.  Nul ne sait si la rhétorique gouvernementale relative à ce plan relève de la tartuferie ou pire encore, de l’impéritie et de l’ignorance de nos dirigeants.

Quoi qu’il en soit, il ne faut pas se leurrer et bien comprendre que derrière cette pseudo réforme territoriale se trame un projet institutionnel et politique d’une ampleur considérable. L’Etat, à la prééminence déjà sensiblement réduite par une pluralité de facteurs : décentralisations successives, primauté de la politique et des normes européennes, déficit budgétaire conséquent et dette publique croissante, continue de s’effacer et tend à occuper demain une place désormais résiduelle.

Ce projet, en altérant davantage encore l’État à la faveur des régions et des métropoles, marque peut-être la dernière étape du processus de déliquescence de l’État central fort et jacobin, caractéristique de notre patrie depuis la Révolution, la victoire définitive d’une certaine idée de la France sur une autre, après de nombreuses oscillations.

Partant, depuis 1789, deux  visions de la France s’opposent. Il y a d’un côté celle des révolutionnaires, prolongée par Napoléon, la IIIème République et de Gaulle, qui professe le rêve d’une Grande France, prétendant jouer un rôle dans le concert des nations, peser dans la destinée du monde et inspirer celui-ci en diffusant ses grands principes. L’instrument nécessaire à la mise en oeuvre  de cette doctrine demeure l’État.

 

Valéry disait avec justesse : « Si l’État est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons. » C’est la persistance de l’État qui protégera aujourd’hui et demain les Français dans un monde globalisé et tumultueux, tous les Français.

Face à elle se dresse la Petite France, plus modeste et petite-bourgeoise, aspirant avant tout à fournir à ses habitants un cadre de vie agréable,  faisant peu de cas de l’étranger et se satisfaisant pleinement de son inscription dans un sous ordre mondial européen. Décentralisée, multipolaire et provinciale, cette France du dedans a longtemps été l’apanage de la droite traditionnelle, de Maurras à Barrès, et, plus récemment, de Pierre Laval.

Le Président Hollande, technocrate tiède, plus préoccupé par sa réélection que versé dans les grands débats idéologiques et l’histoire de France, semble opter pour la voie du lâche renoncement, choisissant commodément la Petite France. Ne croit-il plus en son pays? Souhaite-t-il contenter Bruxelles qui encourage la régionalisation? Il a envoyé des signaux contradictoires depuis son élection, comme en témoignent l’intervention au Mali et ce projet.

La France conserve aujourd’hui encore un atout majeur dans un monde sujet à d’importants bouleversements : son unité politique. Héritage de la Révolution et œuvre de l’école des hussards noirs de la République, le sentiment national, partagé par tous, reste notre force.

La décomposition de l’État, couplée à la montée en puissance des régions risque d’entrainer, comme chez nos voisins espagnols et italiens, le renouveau des égoïsmes locaux et la défiance envers un pouvoir central démuni. Nombreux seront les Georges Frêche de demain, avec plus encore de prérogatives, qui affronteront un État désormais incapable de s’imposer à eux et contraint partout à la négociation. Que pèsera Paris face à la coalition de ces grands féodaux? Jusqu’où devra-t-il céder pour les contenter? La menace d’une balkanisation de la France est réelle.

Une question se pose également, celle de l’adhésion des français à ce dessein. Espérons qu’on leur demandera leur avis. Le vote de dimanche dernier a en tout cas mis en évidence l’exaspération d’un grand nombre d’entre eux à l’égard de la classe politique, à laquelle le gouvernement a répondu par un projet supposé générer des économies et faire avancer la France sur le chemin du progrès.

Le fossé entre les élus et le peuple se creuse, inexorablement, la crise de représentativité se fait de plus en plus prégnante. Fort de ce constat, le gouvernement ne trouve rien de mieux que de rétorquer en accroissant encore la distance entre les politiques et les citoyens, par la création de grandes régions, encore plus lointaines. Parallèlement, le renforcement de l’intercommunalité au détriment des communes marque la même logique, technocratique et impersonnelle, qui ne fera qu’accentuer la rupture avec le peuple.

Élu local ayant appris lundi que ma commune serait fondue à terme, sans son accord, dans un ensemble intercommunal de près de 400 000 habitants, sans cohérence territoriale aucune, et, réduite à la tenue de l’état civil et des cimetières, je me demande de qui les citoyens pourront désormais exiger des comptes.

Ce projet constitue une véritable régression, démocratique, historique, politique et stratégique. Battons-nous pour la sauvegarde de l’État, défendons les acquis de la Révolution, luttons contre ce funeste retour en arrière.

Valéry disait avec justesse : « Si l’État est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons. » C’est la persistance de l’État qui protégera aujourd’hui et demain les Français dans un monde globalisé et tumultueux, tous les Français.

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Bruno Bouvier

Etudiant à Sciences Po