Réforme des institutions : pour éviter un énième colmatage aux vapeurs d’opium

Face à la crise actuelle, la recherche de nouvelles solutions, voire de bouc-émissaires, passe par une remise en question des institutions. Il est un fait que le monde politique, responsable des choix et des grandes orientations des dernières décennies et plus en amont des derniers siècles, porte une responsabilité certaine quant à la situation critique dans laquelle se trouvent la France, et plus largement le monde. Ils ont pris des décisions qui se sont durablement inscrites dans notre paysage quotidien. Parfois, souvent même, avec les meilleures intentions, ils ont voulu changer les choses pour rendre le monde meilleur, ou en tout cas, pour lui donner les contours de ce qu’ils imaginaient être le plus beau des mondes. Car soyons justes avec ces politiques si décriés, on ne s’engage pas en politique sans un certain idéal et au service d’une cause qui dépasse son pré carré et pour laquelle on se donne. Bien entendu, les opportunistes, les carriéristes et les véreux, existent. Il est même possible qu’ils soient en nombre croissant ces dernières années. Mais après tout, Cicéron déjà regrettait cet âge d’or d’autrefois, sempiternellement meilleur que cet âge sombre d’aujourd’hui.

Aussi la tentation est-elle forte de rejeter le bébé avec l’eau du bain et de donner à nos angoisses existentielles légitimes des responsables-coupables à lyncher. Comme souvent, la réalité est bien plus complexe que cela, plus subtile aussi. Il y a les hommes avec leur génie et leur trivialité c’est vrai, mais ils ne sont qu’une infime partie de la toile d’araignée complexe qui nous fait au moment M prendre la décision D. Aussi, et aujourd’hui plus que jamais, la solution à la crise que nous traversons est-elle globale. Aujourd’hui plus que jamais, car tout est mondialisé et parce que nous sommes descendus si bas que nous approchons du nœud gordien, de la racine même de cette crise multiforme qui pourtant n’a qu’un visage, la déshumanisation de l’homme et de la société.

Par déshumanisation il faut entendre la perte d’humanité dans l’appréhension de la crise et du monde, un monde qui souffre où l’homme peu à peu s’est dégradé par la pauvreté et la souffrance. Mais la déshumanisation est cependant plus profonde en ce que l’homme n’est plus considéré comme un homme. Nous sommes parvenus aux rivages les plus extrêmes de cette déchirure existentielle entre l’homme réel et la recomposition virtuelle que notre société en a fait. De sorte qu’aujourd’hui, la question « qui est l’Homme ? » devient même taboue. Sur ce tabou s’érigent alors une série de non-dits, d’amalgames ferments du mal-être de l’humanité toute entière.

Dans ce contexte, et sous cet angle, parler de réforme des institutions nous semble n’être rien d’autre qu’un énième cataplasme parfumé à l’opium. Il ne s’agit plus de sauver les meubles, ni même d’envisager une transition d’une république à l’autre. Tout cela a fait long feu et à l’observateur honnête il ne peut échapper que le problème n’est pas dans les institutions, qui ne sont que l’expression d’une certaine vision du monde, mais précisément dans la vision du monde elle-même. Nous sommes aujourd’hui au carrefour non d’une réforme, mais d’une refondation. Fonder à nouveau et donc à frais nouveau, mais fonder. Aujourd’hui nos institutions, et les réformes que la classe politique, médiatique, mais aussi intellectuelle envisage glissent sur un vide systémique comme sur une plaque de verglas. Avant de changer les Institutions, il faut penser la terre où elles prendront leurs racines. Dans cette optique, la dichotomie « système- hors système » est stérile et ne fait que nourrir l’hydre. Il convient de briser cette spirale qui nous aveugle et empêche de porter l’attention du médecin sur le foyer du mal : la rupture entre l’homme et la société.

Toute organisation quelle qu’elle soit présuppose l’homme et le primat de sa dignité. Inverser cet ordre naturel des choses, c’est mettre l’homme au service de structures qui par essence lui sont inférieures. C’est mettre au centre ce qui doit être à la périphérie, c’est poster au-dessus ce qui doit être au-dessous. Ainsi depuis des décennies, il n’est plus demandé à la société de soutenir l’Homme, mais à l’homme de trimer dur pour sauver la société qui pourtant l’asphyxie des flammes de son propre incendie. Paradoxe dramatique, les êtres humains du XXIème siècle portent à bout de bras une société moribonde qui, ce faisant, les réduit à une servitude quasi animale. Nous n’avons plus le choix, nous sommes priés de concourir à cet intérêt général qui vise à maintenir en vie artificiellement celle-là même qui nous maintient en dépendance. A grands renforts de catastrophisme nous sommes persuadés que la solution est dans cette fuite en avant au profit de l’ogre insatiable.
Or le fait est que cet ogre terrifiant n’a pas plus d’existence que le dahu de notre enfance. Le laisser mourir de faim ne sera pas, pour l’Homme, la fin du monde. Au contraire, là est son avenir. Il est vrai que cet Uranus d’avant la castration qui empêche ses enfants de grandir sitôt nés est omniprésent, incontournable et suppose une vision d’ensemble. Mais précisément, cette vision a un nom et une réalité bien tangible : la dignité humaine. Elle est le fondement ultime de toute chose puisque rien ne devrait primer sur elle. Tout, au contraire, doit concourir à son développement intégral et la société n’est que l’aire d’épanouissement de la personne humaine. La tâche de tout responsable politique est d’être attentif à ce que cette aire soit effectivement le lieu de cet épanouissement. C’est tout et en même temps c’est colossal.

Concrètement cela suppose que la société, c’est-à-dire les hommes qui la composent en même temps que les liens qui les relient, soient tous orientés vers cet épanouissement, ce développement intégral de la personne humaine. Ainsi, l’Homme est-il doublement centre de la société, comme du reste de l’économie (qui n’est qu’un des liens, certes particulier, de cette société). Il est centre comme étalon de mesure et comme acteur. Cela a deux conséquences majeures pour la société. La première est qu’elle n’est que le reflet d’une réalité humaine qui la dépasse et qu’elle n’invente pas. La société (entendons les hommes qui la composent) est tributaire d’une réalité qui ne lui appartient pas mais qu’elle a en responsabilité. Il ne lui revient pas de changer l’Homme, mais de lui permettre de grandir. Lui permettre de grandir et non de le faire grandir, car, et c’est la seconde conséquence majeure, l’homme est responsable de son propre développement. Il est responsable à titre personnel de son épanouissement et à titre collectif en tant que membre de cette société faite de liens irréductibles entre les hommes, il est aussi responsable du développement des autres hommes. Mais il en est responsable non en imposant ce développement, mais en donnant à tous la possibilité de se prendre en main. C’est ici que nous touchons au cœur, au fameux nœud gordien, de ce qu’est la société. Faite d’hommes, la société est avant tout l’ensemble des relations unissant de façon solidaire des êtres dont la dignité exige liberté et responsabilité. Liberté de son développement et responsabilité dans la liberté de son propre développement et de celui des autres, dans le respect de leur liberté. La solidarité, avant d’être un élan du cœur, est l’ensemble des liens organiques entre les hommes qui font que nos actes libres ont des conséquences sur les autres. Conséquences dont nous sommes responsables.

Si telle est la société, dépouillée de tous ses attribués factuels, alors son organisation doit tout à la fois permettre et garantir ce double mouvement de liberté et de responsabilité. Les institutions quelles qu’elles soient doivent répondre à cet unique critère de liberté responsable. Dès lors, non seulement les institutions doivent être en accord, et donc refléter cette vision, mais elles doivent y trouver la terre où enfoncer leurs racines. Il s’agit donc de fonder un régime institutionnel qui permette et promeuve la liberté responsable. Ce qui suppose que ceux qui exercent des fonctions institutionnelles comme politique ou agent de l’État soient eux-mêmes libres et responsables de leurs actes. Ce qui impose en outre que l’État ne soit pas une fin en soi, mais bien le service de cette liberté responsable. Remis à sa place, l’État, par le truchement de ses institutions est le moyen dont se dote une société pour que les hommes qui sont liés en son sein puissent s’épanouir dans la liberté responsable. Structurellement, l’État n’est pas au-dessus, mais au-dessous.
Ceci étant posé, la devise d’un État subsidiaire devrait être, « veiller à ce que chacun puisse avoir les moyens d’être libre et responsable ». L’État n’est pas là pour surveiller, mais pour veiller sur. Et précisément veiller à ce que cette capacité à la liberté responsable soit toujours et partout accessible (et non donnée) à tous. Il ne s’agit à aucun moment de faire à la place, ni de donner, mais d’offrir la capacité. A chacun alors de l’accepter ou non. Cela suppose en parallèle, une éducation à la liberté et à la responsabilité. Cette éducation passe, certes par l’acquisition d’un savoir proposé, mais aussi par la disposition générale de la société. L’État ne peut être dispensateur d’une éducation nationale sans porter atteinte à la liberté de choix. En revanche il doit être attentif, à ce que dans le domaine public, c’est-à-dire des relations interpersonnelles et de l’équilibre de la société, la liberté responsable soit promue et défendue.

A cette lecture, les institutions s’inscrivent entre deux garde-fous. Ne pas faire à la place mais rendre responsable tout en veillant au bien commun, d’une part. Responsabiliser ses propres cadres, comme toute personne devant rendre des comptes sur l’exercice de ses fonctions, d’autre part. Les cadres de l’État doivent refléter par l’exercice de leur fonction cette source fondamentale des institutions, la liberté responsable.

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Cyril Brun

Cyril Brun

Cyril Brun est chef d'orchestre et historien. Titulaire d'une maîtrise en histoire médiévale et d'un doctorat en histoire de l'antiquité, il a été chargé de TD sur Rome et la Grèce archaïque à l'université de Rouen, puis chargé de cours sur la Grèce archaïque et classique, la Mésopotamie et l'Egypte à l’université de Quimper. Les travaux de sa thèse portent sur l'Afrique romaine au IIIème siècle après Jésus Christ, mais il s'est ensuite spécialisé sur la Grèce classique tant pour sa religion que pour ses philosophes. Il parcourt la France pour donner des conférences sur l'anthropologie classique, les peuples mésopotamiens mais aussi la musique. Chef d'orchestre depuis l'âge de 16 ans, il a dirigé divers ensemble en se spécialisant dans la musique symphonique (avec une prédilection pour Beethoven) et la musique Sacrée. Il est actuellement directeur artistique et musical de diverses structures normandes : Les jeunes chambristes, la Grande chambre, Classique pour tous en Normandie, les 24 heures de piano de Rouen, le festival Beethoven de Rouen, Le Panorama Lyrique Ces compétences en philosophie, en histoire, en musique, mais aussi en littérature l'ont amené a écrire dans diverses revues musicales ou historiques, comme critique ou comme expert. Poussé par des amis à partager ses nombreuses passions, ils ont ensemble fondé Cyrano.net, site culturel dans lequel il est auteur des rubriques musicales et historiques. Il dirige le site musical CyranoMusique dont il est le propriétaire ainsi que du média culturel Rouen sur Scène. Il est directeur d'émissions culturelles (le salon des Muses) et musicales (En Coulisses), sur la chaîne normande TNVC Il est l'auteur de Le Requiem de Mozart, serein ou Damné ? Les fondements de l'anthropologie chrétienne Une nuit square Verdrel La Vérité vous rendra libre