La France périphérique

La France va mal, qui oserait encore aujourd’hui dire le contraire ? Dans la course désespérée aux responsables, de préférence non coupables, Christophe Guilluy nous invite à poser un regard différent sur « la France périphérique ».

Sans proposer de remède miracle, il ouvre cependant la voie à de possibles solutions, par le simple déplacement des grilles d’analyse. Loin des poncifs de l’INSEE et autres études systémiques, empreintes de l’idéologie courante, l’auteur de « Fractures françaises » pousse ici plus loin encore son analyse des mécanismes qui ont conduit au sacrifice des classes populaires. Factuel, le géographe s’extraie (et nous avec lui) du diktat du progrès sans fin de la mondialisation au profit de métropoles, et d’une idéologie progressiste de l’histoire économique tout autant marxiste que libérale et qui se résume aujourd’hui dans le programme commun des grands partis dits de gouvernements. Laissées pour compte d’une classe politique désormais minoritaire, les classes populaires, rien moins qu’exclues des écrans radars médiatiques et politiques, se reconstituent progressivement en une contre-société, contraintes de se débrouiller pour vivre, voire survivre.

Cette France périphérique, désormais majoritaire, confrontée à la vie réelle et fort loin de l’irénisme des élites, n’en est pas moins méprisée et rabaissée, tenue en servitude tant économique (par l’assistanat) que psychologique (par la dévalorisation) ou politique (par la confiscation du pouvoir et le refus du referendum). Chiffres à l’appui, études de cas en référence, Christophe Guilluy ne prend pas même la peine de mettre en garde un système politique archaïque déjà condamné. Il se contente de démontrer la marche inéluctable d’un peuple en train de secouer le joug infâme, pacifiquement mais résolument. Face aux accusations de populisme, visant à maintenir le peuple dans la crainte et l’asservissement, il défend le réalisme d’en bas. Ce réalisme d’un quotidien vécu loin de l’idéologie imposée, mais non vécu par des classes supérieures, qu’elles soient de gauche ou de droite, toutes deux unies par les intérêts communs dont la mondialisation les nourrit. Car, plus que les élites, expression fourre-tout suffisamment vague pour ne pas susciter de crispation, c’est bien l’ensemble des classes supérieures, faites des nantis du système comme de la mondialisation, qui se retrouve dans le programme commun de l’UMP ou du PS. Deux partis traditionnellement défenseurs des classes moyennes, qu’ils ont aujourd’hui abandonnées pour un discours uniformément boboïsant, réduisant ainsi dramatiquement leur propre base au point de devoir déplacer les enjeux électoraux sur la question de l’immigration. Le clivage gauche-droite, dont se moque l’essentiel de la population n’est désormais plus, en effet, qu’une question de vision sur l’immigration. Et par là, le FN s’engouffre dans le système UMPS qu’il dénonce, tout en en récupérant les mécontents.

Question essentielle pour les classes populaires grandissantes qui, elles, vivent concrètement et parfois cuisamment cette problématique de l’immigration. Alors que l’élite politico-médiatique leur enjoint de faire « mixité sociale » (entendons ethnique), tout en créant pour elle-même ce que l’auteur appelle des frontières invisibles, les classes populaires et moyennes sont, elles, conscientes de se trouver non pas dans une dynamique de mixité, mais dans un rapport de force culturel de minorité à majorité.

Fuyant la marginalisation des banlieues, le coût élevé des loyers en ville, ces populations ont déserté les grandes métropoles, se mettant en périphérie des centres urbains dynamiques et pourtant bassins d’emploi. Entrées dans une spirale infernale de paupérisation et d’exclusion, elles commencent petit à petit à se constituer en contre-société, coupées du rêve autoritaire multiculturel des élites. Et elles sont de plus en plus contestataires. Référendums défavorables aux pouvoirs en place, bonnets rouges, pigeons et autres Jours de retrait de l’école, la France périphérique prend conscience d’elle-même, alors que les cadres politiques engoncés dans leurs schémas surannés les ignorent et les méprisent.

Non, la mondialisation n’est pas mauvaise, affirme Christophe Guilluy. Non, les classes populaires ne sont pas des analphabètes qu’il faudrait rééduquer à la bonne pensée. Mais une mondialisation qui repose sur l’exclusion ne peut durer. Loin de baisser les bras ou de courber l’échine, ces nouveaux laissés pour compte se prennent en main et court-circuitent par le bas le système, par simple force du réel. Puisqu’ils ne se reconnaissent plus dans le système, ils se reconstituent aux marges, jusqu’aux jours où ils renverseront ces élites, toutes mouvances et origines confondues, déconnectées du réel, comme un fruit pourri qui tombe de lui-même.

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