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Quelle place pour le travail dans l’antiquité ?

Quelle place pour le travail dans l’antiquité ?

Dans un article paru en 2008 dans la revue Saint-Maur, Benoît Gain, pour situer l’œuvre de Basile de Césarée se livrait à un fort instructif balayage du travail dans l’antiquité et notamment à travers l’Ancien et le Nouveau Testament. Comment Grecs, Romains, Juifs et Chrétiens, racines de notre civilisation actuelle percevaient-il le travail aujourd’hui si décrié ?
Benoît Gain nous entraine à un rapide survol, comme une mise en perspective.

Pour apprécier la conception basilienne, il convient tout d’abord, croyons-nous, de se livrer à un exercice de dépaysement. Depuis la Seconde Guerre mondiale principalement, le travail a retenu davantage l’attention des théologiens, des pasteurs et même des exégètes, comme on s’en rendra compte aisément à la lecture de grand article du Dictionnaire de Spiritualité (t. XV, fasc. 99-101 [1991], col. 1186-1249, par P. Lamarche, A. Quacquarelli et P. Vallin). Le développement au XXe siècle de l’industrialisation, de l’organisation des tâches, des syndicats, la réflexion sur les horaires, les rythmes, le juste salaire, ainsi peut-être que l’influence du marxisme, expliquent aisément la multiplication des études sur ce thème.

Ces préoccupations sont totalement absentes de l’Antiquité. Bien plus, dans le monde classique, le travail manuel en lui-même n’est reconnu, selon G. Glotz, qu’à Athènes et Corinthe, qui font ainsi figures d’exception. Le travail manuel, pendant toute l’Antiquité, est principalement l’oeuvre des esclaves, donc objet plus ou moins de mépris. La limite entre activité manuelle et activité artistique est parfois même un peu floue, ce qui pousse parfois les artistes à revendiquer la noblesse de leur pratique. L’attitude des intellectuels, y compris des plus grands philosophes de l’Antiquité, Platon, Aristote, est bien celle de gens qui s’estiment supérieurs à ceux qui mettent en valeur les ressources du sol ou transforment les matières premières.

Ainsi donc le milieu culturel des Pères de l’Eglise ne les portait guère à valoriser le travail. On pourrait penser que ce qu’ils ne trouvaient pas du côté de leurs traditions historiques, littéraires, philosophiques, ils le découvraient dans les Saintes Ecritures. Mais l’Ancien Testament offre une double tradition sur le travail, pessimiste et optimiste ; la première est même plus développée, de la Genèse (3, 17-19) aux prophètes Amos et Jérémie et à l’Ecclésiaste, en tant qu’activité qui paraît plus ou moins concurrencer Dieu et la nature. Le courant optimiste, quant à lui, se rapporte de préférence au travail agricole, comme plus ou moins inspiré par Dieu (cf. Isaïe, 28, 23-29). Le Nouveau Testament, lui aussi, offre un double courant. Sans doute Jésus est-il le « fils du charpentier » de Nazareth (Marc 6, 3 ; Mat 13, 55 : ton ironique des gens de Galilée ?), mais de cette activité artisanale précisément, nous ne savons rien. Jean (6, 42) et Luc (4, 22 b) n’indiquent même pas la nature du métier de Joseph ! Cette omission ne révèle-t-elle pas une nuance de dédain pour le travail manuel ? Les versets sur l’abandon du métier, de la profession des apôtres iraient-elles dans le même sens (Mat 4, 21-22 ; Marc 1, 20 ; Luc 5, 11) ?

En revanche le travail est fortement valorisé chez saint Paul. Nous savons en effet qu’étant « fabricant de tentes », il demeura quelque temps à Corinthe chez Aquilas, « originaire du Pont » (nord de la Turquie actuelle) et son épouse Priscille, qui étaient récemment arrivés d’Italie, suite à une mesure de l’empereur Claude contre les Juifs, et qui exerçaient le même métier que lui (Actes, 18, 2-3). A plusieurs reprises, l’Apôtre des Gentils rappelle dans ses épîtres qu’ « il travaille de ses mains » (I Cor 4, 12), « nuit et jour », « pour n’être à charge de personne » (I Thes 2, 9 et II Thes 3, 8-9 ; voir aussi les adieux aux anciens d’Ephèse en Actes 20, 34). On ne souligne pas toujours suffisamment (ainsi dans l’article « Travail » que nous citions plus haut) que les rabbins, même les plus fervents à étudier la Loi, exerçaient un métier manuel. La dignité du travail est explicitement rappelée dans la littérature talmudique : « Grand est le travail, car il honore les artisans » (traité Nedarim, 49 b). Par lui, l’homme s’élève au-dessus du règne animal. La tradition vante l’activité de plusieurs rabbins : Hillel, célèbre pour sa grande pauvreté ; Akiba, qui confectionnait chaque jour un ballot laine ; Josué, qui faisait du charbon de bois ; Meïr, qui était scribe ; José b. Khalaphta, ouvrier du cuir, etc.

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A propos de Benoît Gain

Benoît Gain
Agrégé de lettres classiques, Benoît Gain est professeur émérite de l’Université Stendhal-Grenoble III depuis septembre 2008. Vice-président de l’Association Internationale d’Études Patristiques, il est un spécialiste reconnu des études chrétiennes antiques. il a notamment publié "L’Église de Cappadoce au IVème siècle d’après la correspondance de S. Basile" (Rome, 1985), puis s’est intéressé, pour sa thèse, aux "Traductions latines de Pères grecs" (Berne, 1994).