Les Suisses entendent reprendre la main sur leur monnaie face aux banques

La monnaie pleine

Que veut dire ce titre ? Il désigne une initiative populaire suisse intitulée « Pour une monnaie à l’abri des crises : émission monétaire uniquement par la Banque nationale! ». Fin décembre 2015 elle a recueilli le nombre de signatures nécessaires pour être prochainement soumise à un référendum en Suisse ». Est-ce une plaisanterie ? Est-ce une proposition irréaliste ?

Ces questions viennent immédiatement à l’esprit. En France on pense souvent que le référendum d’initiative populaire a la particularité de faire émerger des solutions utopiques ou inapplicables pour répondre à des problèmes que les autorités dites compétentes peinent à résoudre. Dans le cas présent on peut effectivement être frappé par l’audace de ceux qui ont conçu ce projet (cf argumentaire sur monnaie pleine). Car cette initiative intervient dans un domaine que non seulement le commun des mortels mais aussi les professionnels, identifient à la fois comme complexe mais surtout comme un sujet scientifiquement résolu depuis la généralisation du modèle anglo-saxon de la banque centrale indépendante qui agit sur le dispositif global par des dispositifs techniques fondés principalement sur le coût du crédit. En période « normale », elle intervient sur des taux, depuis sept ans aux Etats Unis elle agit directement de façon « non conventionnelle » sur la quantité de monnaie disponible, c’est le fameux Quantitative Easing (QE).

Cette audace, voire cette outrecuidance, est d’autant frappante que face à une déconsidération générale à la fois des politiques mais aussi des institutions bancaires, après la crise majeure de 2008 dont tous les occidentaux savent bien que l’on n’est pas encore sorti après plus de sept ans, les banques centrales sont présentées (peut-être à leurs corps défendants) comme les seules autorités compétentes du système économique maitrisant leur domaine.

Pourtant loin d’être saugrenues ces propositions ne font que reprendre celles faites par une pléiade d’universitaires américains des années 1930 contenues dans le « plan de Chicago » et dont l’expression la plus connue était un texte de 1936 d’Irving Fisher « 100% Money ». Elles ont été rappelées en 2012/2013 par deux économistes du Fonds monétaire International.

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Ces propositions sont peut-être plus censées et appropriées que l’immobilisme du système actuel qui tend à calmer l’effet des causes des dysfonctionnements sans les traiter. En effet, elles sont d’autant plus crédibles lorsque l’on sait que loin d’avoir épuisé le sujet scientifique les concepteurs du modèle du dispositif bancaire et monétaire actuel n’ont fait qu’implanter des institutions fondées sur des visions partielles de cette réalité complexe qu’est la monnaie. C’est ce que je me suis efforcé de montrer dans la partie 3 de mon dernier ouvrage « la pente despotique de l’économie mondiale » . Les choix conceptuels qui fondent ces institutions donnaient l’espoir de bâtir un dispositif automatique, technique, échappant au politique alors jugé peu compétent. Pourtant la crise a montré l’échec de ces choix. Et le qualificatif « non conventionnel » appliqué aux mesures prises depuis 7 ans (cf. ci-dessus) montre à la fois son abandon (provisoire ?) en pratique et fonde le doute sur la légitimité à le prolonger. En tous cas, peu de spécialistes savent comment revenir à la situation antérieure. Le retour à une maîtrise de la création monétaire exclusivement par la Banque centrale peut valablement être une disposition pour faire face à la situation actuellement où le véritable problème n’est pas la pénurie de monnaie mais celle de projets d’investissements productifs et de préteurs suffisamment libres pour s’engager.

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Hubert Rodarie

Hubert Rodarie

Hubert Rodarie (58 ans), est ingénieur diplômé de l’Ecole Centrale de Paris (1979) et de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (1981). Il a débuté sa carrière comme ingénieur au Commissariat à l’Énergie Atomique et à Electricité de France. Depuis 1985 il s’est tourné vers les activités financières, d’abord sur les marchés financiers au sein d’Electricité de France puis en étant Directeur Général de l’Union de Garantie et de Placement. A partir de 1991 il travaille dans la gestion d’actifs pour compte de tiers en tant que Directeur Général d’une société de gestion (BTP Investissements). Il a rejoint en 2001 le Groupe SMA pour prendre en charge les finances, les investissements et l’activité d’assurance de personnes. Il en est actuellement Directeur Général Délégué. Il est l’auteur de « Dettes et Monnaie de Singe » publié aux éditions Salvator, 2ème édition - 2012, et de "la pente despotique de l'économie mondiale éd. Salvator 2015" (voir article sur notre site)