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La sortie de la zone euro : mythe ou possibilité réelle ?

La sortie de la zone euro : mythe ou possibilité réelle ?

Pierre de Lauzun, économiste réputé, auteur de nombreux ouvrages de référence, répond à la question chaudement actuelle et controversée de la sortie de l’Euro. Une réponse d’une grande clarté qui tient en quelques mots : nous avons fait une erreur avec l’Euro, mais les conditions de sortie ne sont pas si évidentes, bien que possibles.

Peut-on sortir de la zone euro et comment ? Poser la question suppose évidemment qu’on n’adhère pas à la vision européiste commune selon laquelle la réponse universelle à tous nos problèmes, ainsi que notre premier devoir moral, est une intégration européenne sans cesse renforcée dans un sens fédéral. Si au contraire on pense qu’il n’y a pas de base politique à une telle perspective, parce qu’il n’y a pas de peuple européen ni de vie politique européenne et donc de solidarité européenne au niveau requis, et que les seules solidarités capables de fonder une légitimité politique sont nationales, on libère sa pensée de la fascination fédérale et on est à même de voir l’avenir d’une façon à la fois plus ouverte et plus pragmatique. Sans basculer dans un repli également automatique sur le seul niveau national, on examine alors concrètement quelles sont les zones de coopération réalistes et désirables en Europe, et qu’est-ce qui ne doit pas relever de ce genre d’approche. L’euro est bien sûr une de ces questions qui doivent être ouvertes.

Encore faut-il bien poser ladite question. Déterminer s’il fallait faire l’euro et s’il faudrait aujourd’hui en sortir sont deux questions très différentes, notamment dans la pratique. Pour ma part il me paraît clair que l’euro était dans l’ensemble une erreur, car les rythmes politiques, économiques et sociaux des pays participants sont très différents, ce qui entraîne des déséquilibres rapidement cumulatifs. Ce peut être éventuellement des décalages de politiques économiques. Mais c’est en tout cas inévitable au niveau des données économiques de base, à commencer par la compétitivité qui varie par nature. Dans des pays indépendants, cela exige à un moment donné une forme ou une autre d’adaptation, soit du taux de change de la monnaie, soit des taux d’intérêt, soit des deux, accompagnés de multiples mesures de politique économique. Mais pour régler les décalages entre les membres de la zone, une monnaie unique exclut la dévaluation comme l’adaptation des taux d’intérêt. Cela oblige donc à ce qu’on a appelé dévaluation interne : la baisse relative des prix et des salaires. Or elle est politiquement et socialement coûteuse, nécessairement limitée, et d’effet dépressif. Sauf exceptions (Irlande) c’est peu porteur de perspectives positives. Si on ajoute que le système mis en place avec la monnaie unique n’a même pas été capable de faire respecter les disciplines qu’il avait prévues, notamment de déficit et d’endettement, son bilan d’ensemble n’est pas convaincant. Et cela ne pèse pas lourd face à ses avantages indéniables qui est d’être un espace simplifié pour les transactions et sans fluctuations de change. Il y a aussi ses bas taux d’intérêt ; mais ces derniers, apparemment bénéfiques, sont en réalité contreproductifs à terme car ils suppriment un indicateur important de dérèglement et conduisent à des endettements insoutenables, comme on l’a vu.

Mais conclure qu’il ne fallait pas faire l’euro, et organiser la sortie sont deux choses différentes.

Car celle-ci est techniquement très différente de l’entrée. Certes la sortie de la zone euro, ou sa dissolution serait la seule issue si on voulait vraiment résoudre le problème de la compétitivité, du moins sans déflation dure ni restructuration de la dette, ou si les choses échappaient au contrôle. Elle n’est pas infaisable en soi. Elle consiste juridiquement à décider par une loi nationale et à une date donnée de libeller dans une nouvelle monnaie locale tous les contrats en euros existants et futurs relevant du droit du pays concerné. Donc la plupart des créances, y compris la dette publique (ce qui n’accroîtrait donc pas son poids relativement au PNB, contrairement à ce qu’on dit souvent). Cela paraît juridiquement faisable et ce changement de monnaie aboutirait aussitôt à une dévaluation forte de la nouvelle monnaie par rapport à l’euro : c’est ce que l’on cherche.

Mais déjà le changement de dénomination monétaire n’engloberait pas les dettes contractées sous droit étranger envers des créanciers étrangers, ce qui touche notamment la plupart des émetteurs obligataires (surtout des grandes entreprises), ainsi que bien des importateurs et d’autres agents économiques : ceux là verraient en effet leur dettes de fait très alourdies ; sans parler du cas complexe des banques. En outre la mesure ne serait pas dans l’intérêt de ceux qui ont des actifs, car ils auraient gardé une valeur plus élevée (en termes internationaux) si le pays était resté dans la zone : cela inclut tous les avoirs financiers ou monétaires exprimés sous droit local, qui seraient dévalués (à commencer par les comptes en banques). Ceci implique que la mesure rencontrerait dans le pays qui dévalue une résistance politique importante, qui peut donc en définitive concerner presque tous les agents économiques, en tout cas beaucoup de monde, qui s’y opposera. C’est une des raisons majeures de la capitulation de Tsípras en juillet 2015.

Dépasser de telles oppositions supposerait une situation très grave, encore plus radicale que celle de la Grèce.
En outre cette décision serait difficile à mettre en œuvre en pratique, du fait de la fuite des capitaux, qui serait elle aussi le fait d’un très grand nombre d’agents économiques devenus tous des spéculateurs en herbe. En effet, comme on ne pourrait pas préparer une telle décision, en parler et l’annoncer puis la réaliser en 24 h, des mois s’écouleraient avant la conversion, pendant lesquels les détenteurs locaux d’euros (à commencer par la concierge et son compte en banque) auraient intérêt à les faire fuir dans un pays de la zone non visé par la mesure – ou au minimum à stocker des billets en euros. D’où ruée sur les banques et panique générale. On ne peut essayer d’empêcher cela que par des mesures très strictes (contrôle des changes généralisé) qui supposent des moyens techniques importants que tous les pays n’ont pas, qu’il est possible de contourner, et qui bloquent l’activité. En résumé la sortie de l’euro ne paraît donc possible que dans un cas extrême : celui d’un pays suffisamment affecté pour qu’un tel remède de cheval apparaisse comme inéluctable et/ou n’aggraverait que marginalement une situation jugée ingérable. Ce n’est sûrement pas la situation française.

Une dissolution générale de la zone serait-elle plus aisée ?

Elle supposerait évidemment un consensus des 18 pays, qui est exclu actuellement. Le changer supposerait à nouveau une désespérance sur l’avenir de cette monnaie, aujourd’hui inexistante, et qui le restera à vue humaine, sauf après des années de dépression. Mais même en mettant à part cette objection, la mesure resterait d’exécution difficile. Certes la coopération entre pays serait alors plus facile à organiser et surtout l’euro disparaîtrait, rendant sa détention sur la durée impossible. Mais il serait toujours possible à un Italien par exemple d’envoyer avant la date d’échange ses euros en Allemagne, sachant qu’il récupérera des deutschemarks revalorisés par rapport aux lires. L’Italie se viderait donc d’une partie appréciable de ses dépôts et ses banques seraient en faillite. Un contrôle des changes serait donc à nouveau indispensable, même s’il serait un peu plus facile à organiser. L’hypothèse d’une dissolution de la zone est donc elle aussi une solution extrême.

On peut ajouter que parmi les arguments donnés en faveur de la sortie se trouve celui de la récupération de la souveraineté monétaire, et de la réduction des contraintes ; mais ainsi exprimé cet argument est fallacieux.

La seule souveraineté qui serait récupérée serait l’autonomie de destin relative, et la responsabilité qu’elle entraîne. Très bonne en soi, elle ne permet en aucune façon de mener une politique économique laxiste, sauf à faire face à une situation incontrôlable (effondrement du change, disparition des financements extérieurs, montée en flèche des taux d’intérêt – voire faillite financière, les créanciers extérieurs étant pris de panique). Bien au contraire, une sortie de la zone supposerait une politique économique plus stricte que celle suivie aujourd’hui dans le cadre de la zone euro, qui est en fait plutôt irresponsable.

J’en déduis que malgré les arguments logiques en sa faveur, la sortie de l’euro est une solution peu praticable, politiquement et techniquement. Si donc une action doit être menée pour recouvrer une marge de liberté et de manœuvre par rapport aux conséquences étouffantes de la poursuite forcée de la marche vers une intégration technocratique de l’Europe, c’est dans d’autres domaines qu’elle doit trouver ses priorités, avec sans doute une révision du pacte européen : des traités. Et de ce point de vue une convergence est possible avec d’autres pays en Europe, des pays certes peu aimés des souverainistes, mais de positions pourtant proches, à commencer par les Britanniques, les Scandinaves, et l’Europe de l’Est.

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A propos de Pierre de Lauzun

Pierre de Lauzun
Actuellement (depuis 2002) Délégué général de l’Association Française des Marchés Financiers AMAFI, qui regroupe les professionnels de la Bourse et de la Finance. Ancien élève de l’Ecole Polytechnique (1969) et l’Ecole Nationale d’Administration (1975), j’ai travaillé principalement dans la banque et la finance.