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Une éthique de la finance est-elle possible ?

Une éthique de la finance est-elle possible ?

La finance ! Voici un thème qui est aujourd’hui sur toutes les lèvres et dont bien peu sont pourtant capables de parler avec compétence ! Fort de sa complexité, le monde de la finance a du reste progressivement tissé sa toile, sans que personne, hormis quelques spécialistes ne s’en inquiètent. Pourtant, aujourd’hui, tout le monde est très directement concerné par l’activité financière. Les crises à répétition nous l’ont cuisamment rappelé. Mais malgré cette dramatique prise de conscience, qui sait clairement ce qui s’est passé et d’où vient le fond du problème ? Nombre de professionnels, eux-mêmes, n’en savent rien. Les économistes ne sont pas d’accord, entre eux ou n’osent pas dénoncer officiellement les racines du mal, tant les enjeux sont colossaux.

Pourtant l’enjeu le plus important n’est rien de moins que le bonheur de l’homme. Nous pourrions rappeler ici que l’économie doit bien être au service de l’homme et non l’inverse, mais à quoi cela servirait-il ? Qui n’en est pas convaincu, sinon celui qui a intérêt à ce qu’il en soit autrement ? Le problème est d’autant plus complexe que ses racines sont anciennes, tentaculaires et multiples. Mais l’incapacité actuelle à régler le problème est fondamentalement politique. L’économie n’est autre que l’ensemble des relations de production de biens et de services mis à la disposition de l’homme pour son épanouissement. L’économie n’est qu’un aspect du « vivre ensemble » de l’humanité et elle n’en est qu’un service parmi d’autres ou, plus exactement, combiné aux autres. Laissé à lui-même, ce service s’est considérablement hypertrophié, au détriment de l’équilibre de l’homme lui-même, allant jusqu’à inverser les rapports, pour faire de l’homme un service de l’économie. C’est ainsi que l’on a pu entendre : « l’entreprise est là pour faire du profit et le client est le moyen de faire du profit ».

L’économie, de soi, n’est qu’une science, une réalité concrète. C’est bien au politique de donner une âme, c’est-à-dire une direction, bref, une éthique à l’économie. Si le politique ne remplit pas ce rôle, l’économie est de fait livrée à elle-même. Mais donner une direction à l’économie, suppose que le politique sache, lui-même, où aller. Et là est le véritable fondement du problème actuel. Quelle vision de l’homme a, aujourd’hui, le politique ? Certes, nous pouvons considérer que la situation financière est grave et nécessite d’énormes efforts. Certes, aujourd’hui, les politiques sont sans doute trop liés, ou dépassés, par le financier. Certes certains sont achetés par les financiers ou ont simplement le couteau sous la gorge, comme les dirigeants grecs. Mais sans volonté politique claire de servir l’homme et son épanouissement, toute mesure ne sera jamais qu’un palliatif et à ce titre provisoire.

Or pour servir l’homme en vérité, il faut avant tout le connaître. Le problème aujourd’hui est de nature anthropologique. Remettre l’homme au centre des préoccupations est le seul moyen de sortir de la crise. Car que cherchent à faire nos politiques dépassés par les événements et entraînés dans une spirale sans fin, sinon colmater les brèches d’un système à bout de souffle ? Or, ne nous y trompons pas, ce système est à bout de souffle parce qu’il essouffle l’homme. Et il l’essouffle parce qu’il n’est pas fait pour lui. Aussi est-ce bien le système qui est à revoir. Comment en effet, un système qui repose sur un mensonge initial peut-il être bon pour l’homme ? Comment un monde de la finance qui s’est développé sur l’iniquité et les passe-droits, peut-il concourir au développement harmonieux de l’être humain ? Comment un système où le technique (le monde économique) a pris le pas sur l’éthique (le monde politique) peut-il être conduit autrement que de manière aléatoire ? Bien entendu, derrière cette question, se pose celle, épineuse pour nombre de Français, du libéralisme. Mais il ne faudrait pas confondre responsabilité éthique de l’État, garant du Bien Commun, et interventionnisme. C’est le rôle fondamental de l’État de garantir le Bien Commun et non celui de l’économie. Certes, si l’homme était absolument et en toute occasion vertueux, nous n’aurions pas besoin d’un garant du Bien Commun. Or, ne soyons pas candides ou utopistes, et réservons à Pangloss le meilleur des mondes possibles. Livré à lui-même, le monde de la finance, comme l’économie en général, ne possède pas de limites.

Laisser à l’homme la libre entreprise est tout à fait conforme à sa dignité et en parfaite cohérence avec le principe de subsidiarité. Mais laisser à l’homme la libre entreprise suppose qu’il a admis et compris sa responsabilité au service du Bien Commun. Et ici le rôle de l’État – mais aussi des familles – est irremplaçable. C’est donc aussi à l’État de remettre de l’ordre, c’est-à-dire de réordonner l’économie et la finance au service du Bien Commun, entendons de l’épanouissement de chaque être humain. Si cette remise en ordre ne peut se faire de manière immédiate, le remède pouvant être pire que le mal, il convient toutefois de se mettre en route dans cette direction. Or se mettre en route, tout randonneur le sait, suppose de regarder la carte et l’état de ses pieds, pour calculer les étapes. Connaître la vérité sur les dysfonctionnements du système financier est l’unique point de départ d’une réforme réaliste. Mais pour être pleinement réaliste, il faut aussi que les solutions proposées, servent l’homme véritable. C’est bien pourquoi, la réforme du système financier ne peut aller sans une véritable prise en compte de l’anthropologie humaine et des besoins de l’homme. En un mot, la réforme ne peut qu’être politique.

Nous voyons clairement que ce que cherchent à faire les marchés financiers, instinctivement, du reste, c’est à survivre, tel un fauve aux abois. Laissé à lui-même, le système financier ne fera rien d’autre que d’assurer sa survivance, comme un robot programmé pour cela, quelles qu’en soient les conséquences humaines.

La croissance extraordinaire des échanges boursiers dans le monde, liée à la mondialisation de l’économie, montre que l’économie financière a pris l’ascendant sur l’économie réelle. Les volumes d’échanges ont en effet été multipliés par 6 en vingt ans, alors qu’en France le PIB n’a de son côté cru que de 62 % (à prix constants).

Si la plus grande facilité technologique et monétaire (informatique, internet, ouverture des marchés, monnaie unique) avec laquelle s’effectuent les transactions a donc permis ces dernières années une accélération remarquable des échanges commerciaux et donc la création de richesses, cette même facilité constitue pourtant une des raisons majeures de la crise économique à laquelle nous assistons ces dernières années, dès lors qu’ils se sont déconnectés peu à peu de l’économie réelle, avec la création de produits purement financiers, dont l’achat et la vente en Bourse constitue aujourd’hui la majorité des échanges bancaires et boursiers.

Mais, si l’économique doit être soumise au sens politique, elle n’a pas à être inféodée à l’État. Ce dernier en revanche pour définir une politique juste doit, lui, être dépendant d’une éthique juste, c’est à dire bonne pour l’Homme, ce qui est une autre affaire….

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A propos de Cyril Brun

Cyril Brun
Docteur en histoire et enseignant aux Universités de Bretagne Occidentale et de Rouen, Cyril Brun est directeur de la rédaction de Cyrano.net. Chef d'orchestre de formation, critique musical, historien et essayiste chrétien, il a publié plusieurs ouvrages dont "Pour une spiritualité sociale chrétienne" (Tempora, 2007) et "Le Printemps français : le grand réveil de notre civilisation" (Ed. A. de Saint-Prix, 2013).