Détruire Nimroud ! Qui veut-on tuer, que veut-on faire disparaître ?

Détruire Nimroud,  après Ninive où le tombeau de Jonas a été abattu,  fracasser les statues du musée de Mossoul, c’est « du passé faisons table rase ! », avec une violence barbare,  gratuite car elle est volontaire,  idéologique car il s’agit de faire disparaître dans ces régions toute trace du passé préislamique. Et là, il ne s’agit pas de « dégâts collatéraux », souvent invoqués pour justifier le pire lors des bombardements et les guerres du XXe s.  Et certains voudraient aussi démolir le sphinx de Gizeh et les pyramides ! Après les mausolées et les manuscrits de Tombouctou !

Parallèlement, Le Figaro et La Croix ont consacré cette semaine une page entière à la fouille-sauvetage de la tombe celte de Lavau. D’autres journaux, magazines et émissions en parlent avec bonheur. Nous redécouvrons un peu de notre passé, cela donne du sens. Certes,  le site archéologique princier, récemment découvert, sera bientôt refermé pour toujours, et on construira dessus… mais son étude aura été faite, et les objets sortis de terre, exposés dans un musée, pourront dévoiler une part du mystère qu’ils recouvrent et servir à mieux comprendre comment notre civilisation s’est formée. Par là, le travail historique sur les Celtes du Ve s. av. J.-C. pourra être renouvelé à partir de cette découverte si proche de celle de Vix. Il permettra également de mieux connaître les communications entre Celtes, Grecs, Étrusques,  les échanges commerciaux et culturels sur cet axe si fréquenté de la Haute Antiquité jusqu’au Moyen Age, et même ensuite, si on pense au rôle des foires de Champagne dans l’émergence de l’économie occidentale : un axe européen de la Méditerranée à la Baltique.
On a souvent critiqué les Européens, Britanniques, Allemands, Français, qui, au cours des siècles passés, ont minutieusement emporté des éléments importants du patrimoine architectural d’autres pays ou des objets pour garnir leurs musées. Nous sommes ainsi régulièrement accusés de pillage et sommés de rendre ces pièces historiques. Il faut savoir que certains monuments antiques étaient voués à la destruction : les marbres de Xanthos (Asie Mineure) étaient destinés au four à chaux. Grâce à un consul d’Angleterre qui obtint un firman du sultan de l’époque pour les démonter et les envoyer à Londres, ils sont au British Museum. Quant aux palais assyriens, si leurs traces archéologiques sont détruites au bulldozer,  il en restera les frises exposées au British Museum. Ils font partie du patrimoine commun.

On a insisté dans les medias sur le caractère d’œuvres d’art des statues détruites au musée de Mossoul. Mais il n’y a pas que cet aspect. La moindre tablette, le moindre tesson peuvent avoir une importance aussi grande. La Mésopotamie est avec l’Egypte le lieu de l’invention de l’écriture, qui ne fut pas seulement un progrès technique mais une mutation intellectuelle. Dans une région où naissent les premières villes, avec les vestiges des monuments, des structures de l’urbanisme, avec les objets les plus variés qui ont été retrouvés, les documents écrits nous font connaître l’organisation politique et sociale, la vie économique, les croyances, les mythes fondateurs qui donnent sens et permettent de penser le monde et l’homme dans le monde, dans sa relation au Tout-Autre, quel que soit le nom – ou les noms – qu’on lui donne.  C’est pour cela que les tablettes mésopotamiennes constituent un trésor de connaissances ; il en va de même des inscriptions épigraphiques et de leur rapport avec les images.
Des réactions nombreuses ont donc été transmises par les medias. Beaucoup ont souligné la volonté de destruction d’un patrimoine qui fait partie d’un trésor universel, appartenant à l’Humanité toute entière, c’est-à-dire à bien d’autres que ceux qui ont pris possession par la force de ces territoires et y déploient leur barbarie. Mais que cherchent-ils ? Peu s’interrogent sur la signification de ces destructions : effacer les traces du passé  préislamique, en tuer la mémoire, la conscience collective. Mgr Gollnisch, directeur de l’Œuvre d’Orient, a souligné que cela participait « d’une épuration ethnique et culturelle ». Ces destructions vont de pair avec les exactions commises contre les populations. Effacer le passé et détruire le patrimoine entraîne la perte des repères, de la mémoire structurante des hommes, et poursuit cette sorte de grand « lavage de cerveau » deshumanisant aboutissant à la perte d’identité des peuples.

Or, ce ne sont pas seulement les populations vivant de nos jours dans la région d’Irak et de Syrie, physiquement et culturellement ravagée, qui sont frappées, mais l’Humanité dans sa solidarité avec son passé – tout son passé -. Ce passé, qui lui faut pourtant assumer,  celui qui lui donne sens pour se penser à son tour dans la chaîne des générations et des cultures, au moment de l’Histoire du monde où il lui est donné de vivre.

 

 

 

 

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Françoise Thelamon

Françoise Thelamon

Agrégée d’Histoire et géographie. docteur es Lettres et ancienne élève de Henri-Irénée Marrou, Françoise Thélamon est professeur émérite en histoire de l'antiquité à l'Université de Rouen. Spécialiste de l'histoire du christianisme et en particulier de Ruffin d'Aquilée, elle est présidente de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Rouen.