Le président du centre national de prévention défend l’Académie de médecine et sa fermeté dans la lutte contre la toxicomanie

Comme toujours quand elle effectue des déclarations qui troublent la quiétude des consommateurs de drogues et de ceux qui exploitent leur faiblesse l’académie doit s’attendre à essuyer des critiques. En l’occurrence, la réaction la plus véhémente à son communiqué sur le cannabis émane d’un ancien (2002-2007) président de la MILDT (mission interministérielle de lutte contre les drogues et les toxicomanies), le docteur Didier Jayle.

Quelques rappels historiques peuvent éclairer sa réaction. Après un passage par la case SIDA, où il a connu le cannabis utilisé dans une démarche de type soins palliatifs, chez de malheureux patients dont l’issue fatale était alors à court terme ; il fut nommé à la présidence de la MILDT, en remplacement d’une magistrate, (ex militante trotskyste, secrétaire du syndicat de la magistrature), madame Nicole Maestracci, pour mettre un terme aux efforts qu’elle avait déployés en faveur de la banalisation du cannabis, en vue de sa légalisation, ce qui contribua à son expansion. Lors de sa prise de fonction, D. Jayle, fit des compliments appuyés à celle qui l’avait précédé, m’amenant à penser que ce ne serait pas le dégel attendu… Lui étant opposé à plusieurs reprises, je devais presque lui tordre le bras pour lui faire reconnaître, mezzo voce, la nocivité du cannabis. Quelques uns de mes amis s’étonnaient des accusations de laxisme, de collusion même avec les cannabinophiles que je lui adressais. Sa récente prise de position (blog de J.-Y. Nau) lève toute équivoque à cet égard. Après l’élection d’un nouveau Président de la République (2007), il fut mis fin à sa fonction. Un juge, Mr Etienne Apaire le remplaça, qui tint alors un discours plus clair sur la dangerosité du cannabis ; il mit fin à la traque organisée, (via les DRASS et les rectorats), de ceux qui diffusaient auprès des jeunes des messages de prévention et qui pressaient les décideurs de prendre la mesure du drame sociétal qu’est l’expansion du cannabis au sein de la jeunesse. En 2012, avec l’élection de l’actuel président de la république, Mr. Apaire fut remplacé par une juriste, Mme Jourdain-Meninger.

Monsieur Jayle occupa alors un poste de « professeur », dans une « chaire d’addictologie », créée pour lui, au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM).

Le temps passé, depuis son passage à la MILDT, ne l’a pas fait évoluer sur le cannabis. En attaquant aujourd’hui, avec une grande véhémence le communiqué de l’académie de médecine, il confirme les procès d’intention que certains me reprochaient de lui intenter.

Ainsi il porte un jugement négatif sur le travail académique «  Non, l’académie de médecine ne remplit pas sa mission ». Se croit-il habilité à définir les missions de l’académie?  Il poursuit « sous l’influence de quelques extrémistes elle lance des oukases inutiles dans un domaine qu’elle connaît mal ». L’extrémiste est, pour Mr Jayle, celui qui ne partage pas ses convictions. L’Académie ne lance pas d’oukases, tels ceux qu’il aurait dû, lui, exprimer, quand il était à la présidence de la MILDT. L’Académie exprime des recommandations, sagement muries, émises par les meilleurs spécialistes de différentes disciplines qu’elle compte en son sein (sur le thème du cannabis : addictologues, pharmacologues, toxico- logues, psychiatres, pédopsychiatres et spécialistes des disciplines médicales concernées), en se faisant assister, le cas échéant, d’autres spécialistes extérieurs à l’Académie. D. Jayle continue « l’académie ne tient aucun compte de l’évolution de la société ». Certes elle ne fait pas de suivisme, mais elle contribue avec application et avec ses compétences, à éclairer et à prévenir les faux pas que certaines évolutions peuvent comporter. Il ajoute alors : « elle propose des solutions qui ont fait la preuve de leur inefficacité ». Encore faudrait il que ces solutions aient été effectivement mises en œuvre, mais ce n’est pas la présidence Jayle de la MILDT qui s’y est essayée, ni d’autres avant ni après la sienne, ce qui explique la situation calamiteuse du cannabis dans notre pays. Puis de déclarer : « Le cannabis fait partie intégrante de l’environnement des jeunes européens ». Il oublie de préciser, parce que cela relève (au moins en partie) de sa propre responsabilité, que sur les 28 états membres de l’union européenne, les jeunes français sont les plus gros consommateurs de cette drogue.

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Il affirme « La prohibition ne fonctionne pas dans les pays démocratiques »- Son constat voue ainsi les états démocratiques à l’anéantissement par les drogues.

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Il méconnaît l’efficacité de la politique Suédoise en cette matière (pays sans nul doute démocratique), qui permet à cette nation de pouvoir s’enorgueillir, grâce à l’application de sa législation et à une pédagogie intense, de compter (en proportion bien sûr) 10 fois moins de toxicomanes que la moyenne européenne. Oui monsieur Jayle, « là où il y a une volonté il y a un chemin », mais là où prévalent l’ignorance, la négligence, l’indifférence et, pire, la complaisance, on atteint à l’intoxication majeure d’une jeunesse si vulnérable. D. Jayle poursuit : « les académiciens s’affolent parce que l’expérimentation de cannabis a explosé entre 1993 et 2012 ». Rappelons que la présidence de la MILDT par D. Jayle était entre 2002 et 2007, ce qui permet d’apprécier les conséquences de sa politique. Suit une assertion: « les méfaits de la consommation occasionnelle de cannabis ne sont pas avérés (en dehors de la conduite), même si l’académie n’en fait pas mention ». Vous vous rendez compte, l’Académie n’a pas fait mention du fait que la consommation occasionnelle de cannabis pourrait ne pas comporter de méfaits ! Ce qu’il faudrait d’ailleurs démontrer.

Il continue en contestant les quatre recommandations émises dans le communiqué, qu’il qualifie de « vœux pieux ». Ainsi, il proteste du fait que l’académie veuille « prévenir le commerce de cannabis dans les établissements psychiatriques, comme si cela allait  réduire la consommation des personnes atteintes de troubles psychotiques ? On croit rêver ». Ce n’est pas rêver que de vouloir préserver d’une drogue ceux dont la pathologie a pu être déclenchée ou aggravée par cette drogue ; drogue à l’origine d’une résistance aux traitements antipsychotiques (allongeant la durée moyenne des séjours hospitaliers); drogue qui déclenche de nouveaux accès délirants et hallucinatoires ; drogue qui est incriminée dans l’émergence de comportements auto- ou hétéro-agressifs. Et pourquoi pas la libre circulation de l’alcool dans les services d’hépatologie où l’on traite les cirrhoses alcooliques?

Il proteste aussi du fait que l’Académie demande à l’autorité pénitentiaire d’empêcher le trafic des drogues en prison « l’administration pénitentiaire a bien d’autres priorités que le cannabis, sauf quand il entraine des trafics organisés et violents. La consommation en elle-même n’est pas un facteur d’agressivité des détenus, contrairement à ce que sous entend la déclaration de l’académie de médecine ». A aucun moment le communiqué de l’Académie n’aborde le problème de l’agressivité (?) La consommation de cannabis et son trafic concernent un certain nombre de détenus ; leur détention devrait être mise à profit pour assurer leur sevrage, afin de les rendre à la liberté, libérés de cette addiction. L’incarcération est un temps de grand désarroi, qui crée une grande vulnérabilité à l’accrochage à des drogues. Il convient de tout faire pour empêcher les détenus qui ne sont encore « accros » à cette drogue de le devenir, afin qu’ils ne soient rendus à la liberté dans un état plus altéré qu’à leur entrée en prison.

Il proteste du fait que l’Académie veuille « faire interdire par la loi l’achat de matériel et de semences sur internet »… « ce qui aurait surtout pour effet de priver les consommateurs d’un moyen d’approvisionnement qui les gardent loin du trafic » Il élude l’achat de nouveaux cannabinoïdes encore plus toxiques que le cannabis. Il ne considère même pas que le commerce sur l’internet corresponde à un trafic…

Quant à « l’interdiction de vendre des vapoteurs aux mineurs, on ne voit pas très bien le lien avec le cannabis ». Le « professeur » du CNAM n’est pas au fait des évolutions, où l’on voit diffuser des recharges de vapoteurs qui, au lieu de dispenser de la nicotine, dispensent de l’huile de cannabis.

« Quant à l’interdiction de vendre du papier à cigarette grand format, elle aboutirait à avoir des joints plus petits (ou plus grands avec deux feuilles collées) quel progrès ! ». Voyez bien qu’il n’y a rien à faire, ni même à tenter ! C’était cela la présidence Jayle de la MILDT, et maintenant il raille ceux qui suggèrent certains aménagements.

« Sur la route, les contrôles sont coûteux (à la grande satisfaction de certains membres de l’académie de pharmacie) et en forte augmentation ». Petit coup de patte gratuit et pour des raisons mystérieuses (?) à des membres (non désignés) de l’Académie de pharmacie. Pour lui le danger sur la route ce n’est que l’alcool. L’alcool certes!, mais ça n’est pas que l’alcool. Sa comparaison, sans subtilité, des chiffres bruts des accidents – alcool vs. cannabis, l’amène à comparer le nombre d’accidents impartis au cannabis consommé surtout entre 18 et 25 ans, à ceux de l’alcool consommé sur une période 8 fois plus longue (18 à 75 ans) ; l’incidence sur les chiffres de cet espace temps n’entre pas dans sa comptabilité. Il reconnaît cependant que la rencontre cannabis–alcool multiplie par 15 le risque d’accidents mortels ; aussi, alors que l’on contrôle l’alcool, pourquoi n’adhère t’il pas à l’idée de contrôler aussi le cannabis?

Je passe sur d’autres assertions de la même veine, qui précédent l’hymne qu’il entonne contre la prohibition.

Nos jeunes, majoritairement, respectent la prohibition du cannabis, même si, soumis à de très fortes incitations, une petite majorité d’entre eux l’ont expérimenté. La prohibition marque leur expérimentation d’un sentiment de crainte et même de peur, qui dissuade beaucoup d’entre eux d’y revenir. Quant à ceux qui ont un irrépressible besoin de transgression, qui croient devoir en passer par là pour accéder au statut d’adulte, la légalisation du cannabis les contraindrait à s’adresser à une drogue encore plus dure pour franchir le pas ; à moins que toutes les drogues ne soient légalisées.

Sa méconnaissance complète des travaux de l’Académie de médecine, l’amène à lui reprocher de ne rien avoir dit dans ce communiqué sur l’alcool et sur le tabac. Ce n’était pas l’objet de cette séance consacrée au seul cannabis. Qu’il sache néanmoins l’attention soutenue que l’académie porte, depuis longtemps, à ces deux drogues ; qu’il sache aussi qu’elle exprime régulièrement à leur propos des communiqués, rapports, informations de prévention et de mises en garde.

En conclusion j’exprimerais l’inquiétude que me procure le fait de savoir que des enseignements sur les toxicomanies sont dispensés au CNAM par quelqu’un ayant si largement failli dans sa mission à la MILDT, qui malgré le recul du temps ne semble avoir rien appris et qui, enfin, continue de se mobiliser pour tenter de discréditer ceux qui œuvrent contre les drogues et les toxicomanies.

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Jean Costentin

Jean Costentin

Pharmacologue réputé et membre des Académies de Médecine et de Pharmacie, Jean Costentin préside le Centre national de Prévention, d’Etudes et de Recherche sur les Toxicomanies (CNPERT). Il a dans sa carrière dirigé l’unité de neuropsychopharmacologie du CNRS (1984-2008), ainsi que l’unité de neurobiologie clinique du CHU de Rouen (1999-2011), ville où il a également longtemps enseigné comme professeur à la faculté de médecine et de pharmacie. Spécialiste des addictions, Il est l'auteur de "Halte au cannabis !" (Odile Jacob, 2006) et "Les Médicaments du cerveau" (Odile Jacob, 1993).