Le Trône de Fer ou la tragédie merveilleuse : La sécularisation du merveilleux (1)

Le Trône de Fer est une œuvre de fantasy incontournable. Le succès de la saga littéraire n’est outrepassé que par celui de la saga télévisuelle. Tout le monde a en tête l’effroyable souvenir des Noces pourpres et chacun de nous attend patiemment le retour de la Khalessi dans ses fiefs d’origine.

La saga orchestrée d’une main de maître par Georges R. R. Martin semble être un véritable phénomène de société. Nous pourrions y voir la recherche d’un merveilleux définitivement absent d’une époque se voulant désenchantée et « scientisée » mais ce ne serait qu’à moitié vrai.

Le Trône de Fer est une œuvre aussi riche qu’original, à la fois héritière d’un merveilleux universel et novatrice par son approche réaliste de la question du pouvoir. Loin d’être une saga fantasy pour enfant, le Trône de Fer est une tragédie humaine parée d’une aura merveilleuse.

(1e partie) Thoros de Myr et un de ses compagnons de la Fraternité Sans Bannière

La première caractéristique de l’œuvre est que le merveilleux est réduit à son plus simple appareil : à savoir des dragons, d’énigmatiques marcheurs blancs et quelques sortilèges. Ainsi les trois dragons de Daenerys Targaryen font écho au sombre Smaug des aventures de Bilbo le hobbit. Les marcheurs blancs, quant à eux, rappellent plus les morts-vivants, chers à Georges Roméro, que l’on peut voir déambuler dans d’innombrables films plus ou moins bons.

La saga de Georges R. R. Martin n’est donc pas constituée d’une surenchère de magiciens et autres gnomes féériques mais se focalise sur les essentiels du genre. Quant aux autres manifestations du merveilleux, elles sont le plus souvent mineures et bien souvent contrebalancées par une matérialité brisant le charme surnaturel qu’elles laissaient entrevoir.

Exemple peut être donné du personnage de Thoros de Myr. Thoros est un prêtre rouge et est connu pour ressusciter les morts ainsi que combattre l’ennemi à l’aide d’une épée enflammée. Mais quand Thoros ne propage pas la foi du Dieu Rouge, il boit et chante avec ses joyeux compères de la Fraternité sans-bannière. Il est décrit comme un homme gras, un ivrogne accompli et aurait même pris la robe rouge car celle-ci cachait aisément les taches de vin.

Au travers de ce personnage, on aperçoit la subtilité de l’auteur qui met en scène un merveilleux couplé d’une grivoiserie toute aussi grande.

L’approche de G. R.R. Martin sur le merveilleux est à rapprocher de celle de J. R. R. Tolkien. En effet, dans les deux sagas la magie et le surnaturel ne sont plus que le pâle reflet de ce qu’ils étaient. Ainsi, chez J. R. R. Tolkien les créatures merveilleuses telles que Smaug « le dernier des dragons » ou le terrifiant Balrog sont tous les deux mis à mort, respectivement par Bard l’Archer et Gandalf. De plus, l’épilogue du Seigneur des Anneaux voit naître le Quatrième Âge, celui des Hommes où les Elfes, Nains et même Hobbits n’ont plus raison d’être. Il y a donc un effacement progressif du merveilleux au profit d’un certain réalisme. Du monde des légendes, nous passons au monde des hommes.

C’est donc une même attaque du merveilleux chez les deux auteurs : une mise à mort chez Tolkien et une mise à mal chez Martin, une sécularisation.

En réalité, dans le Trône de Fer, le merveilleux est tellement faible que l’œuvre se situe plus dans le genre fantastique. Et la différence est de taille puisque dans ce dernier, le merveilleux est monstrueux et anormal tandis que dans la fantasy, le merveilleux ne constitue pas de peur à proprement parler puisqu’il est normal ; paradoxalement le surnaturel fait partie de l’ordre naturel des choses.

Les dragons, les marcheurs blancs et les sortilèges de Thoros de Myr sont certes réels mais ne sont pas crus par tous et, pour beaucoup, ils tiennent plus de la légende, une sorte de fable que l’on raconte aux enfants pour les effrayer. Preuve en est qu’au début de la saga, les dragons ont disparu depuis plus d’un siècle et demi. Le merveilleux ne ressurgit que sporadiquement dans l’oeuvre de Martin, comme le reliquat d’un monde passé mais n’est jamais établi comme norme, a contrario des œuvres de pure fantasy.

En définitive, Georges R. R. Martin opère un savant mélange, une ambiguïté entre d’une part le merveilleux surnaturel, et d’autre part un réalisme grivois. Cela constitue à mon sens la première originalité de l’auteur qui au fil des pages peut mettre en scène un dragon cracheur de feu puis décrire avec tout autant de mordant la vie quotidienne d’une bande de cocasses routiers tentant de survivre par temps de guerre.

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Robin Gouedard-Comte

Lyonnais, diplômé de droit, passionné de littérature et de politique mais avant tout empanaché d’indépendance et de franchise.