Gabriel Martin, Gustave Morin, au plus intime de leur art

Gabriel Martin

Gabriel Martin en 1900

Ils étaient tous deux Rouennais, ils avaient les mêmes initiales et la même passion chevillée au poignet … Gustave Morin et Gabriel Martin, crayon ou pinceau en main, ont fait route commune pendant une douzaine d’années. L’exposition « Les autres énervés de Jumièges » consacrée à Gabriel Martin qui vient de s’achever au Musée des Beaux-Arts de Rouen, était aussi un hommage à son professeur qui a su le guider et le conduire vers les salons d’exposition renommés de Paris et de Rouen.

Gabriel Martin (Jules, Léon, Gabriel, Alexandre pour l’état civil) naît le 25 mai 1842 à Rouen. Il est l’aîné de quatre enfants. Les deux derniers ne survivront pas : une fille décédée à la naissance en 1846 et un garçon, Joseph, emporté à l’âge de 5 ans par une méningite foudroyante. Gabriel est le petit-fils de Jean-Jacques Martin, survivant des campagnes napoléoniennes, devenu modeste cultivateur dans le pays de Bray à Vatierville près de Neufchâtel. Il est le fils de Jean-Baptiste-Alexandre (1816-1895) « venu au monde sans aucune espèce de fortune » comme il aimait à le confier. Jean-Baptiste-Alexandre arrive à Rouen en 1840 après de brillantes études dans un pensionnat de Neufchâtel « au prix des efforts et privations de ses parents ». Il devient clerc d’huissier, 15 rue du Bac, chez Maître Bocquet auquel il succédera. Il demeure en famille,16 rue Potard, après son mariage avec Justine Lesueur, fille du percepteur de Saint- Romain de Colbosc. Naissent Gabriel en 1842 et Auguste en 1843. Tous deux sont inscrits au pensionnat de Mesnières à Neufchâtel. Études satisfaisantes pour Auguste qui après son baccalauréat fera des études de droit et deviendra commissaire-priseur. Études moyennes pour Gabriel qui quitte Mesnières en 3e. Une réelle déception pour ses parents. Que faire de lui ? Il a un certain talent pour le dessin. On l’inscrit donc à l’École de dessin et de peinture de la ville de Rouen, établissement-modèle. Cours publics gratuits de jour.

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Gabriel Martin, autoportrait Gabriel Martin jeune

L’école – on disait aussi académie- est dirigée par Gustave-François Morin (1809-1886), bon administrateur, habile dessinateur et coloriste harmonieux. Cet artiste, spécialiste de scènes de genre et d’histoire est bien connu dans le milieu artistique. Il a été formé par Léon Cogniet, expose régulièrement au Salon de Paris depuis 1833. C’est à la mort du célèbre Eustache-Hyacinthe Langlois qu’il a été nommé directeur. Sa gestion de l’école lui vaudra la Légion d’honneur en 1863 sous le Second Empire et la conservation du Musée de Rouen en 1865 au départ de Joseph-Désiré Court, autre peintre rouennais de talent. Morin est adoré de ses élèves : Albert Lebourg , Léon-Jules Lemaître, Charles Angrand, Charles Fréchon, Joseph Delattre, Henri Vignet, Louis-Émile Minet, Gabriel Martin …..

En 1855, Jean-Baptiste-Alexandre Martin acquiert pour 7400 Francs, un terrain sur l’ancien rempart Philippe-Auguste, boulevard Beauvoisine (de l’Yser aujourd’hui), fait construire une vaste demeure puis plus tard en 1863 au-dessus de la buanderie et de l’écurie un atelier d’artiste pour son fils. Les parents de Gabriel ont de l’estime pour Gustave Morin qui le leur rend bien. Ils le félicitent chaleureusement lorsqu’il est fait chevalier de la légion d’honneur, vantent ses qualités de dignité et de vaillance, sa nature d’élite. Ils compatissent à la mort prématurée de sa fille Eugénie, peintre miniaturiste. Ils ne manquent aucune des expositions de l’excellent professeur. En 1879, la mort dans l’âme, Gustave Morin est contraint d’abandonner toutes ses fonctions pour cause de paralysie. Il décède à 76 ans, le 15 février 1886, à son domicile de Rouen, 24 rue Jouvenet.

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Saint Philibert, dessin préparatoire au tableau “Les Enervés de Jumièges” 1868

Mais revenons aux années 1860. Alors qu’il est en pleine activité à l’École de dessin et de peinture dans l’enceinte Sainte-Marie, entouré de talentueux élèves, Gustave Morin transmet son savoir et sa technique artistique. Très vite, il perçoit chez Gabriel, son jeune élève, des qualités qui méritent d’éclore. A 18 ans, ce dernier se fait remarquer lors de la distribution générale des prix à l’Hôtel de Ville de Rouen. Il est cité quatre fois : premier prix pour un paysage normand, deuxième prix pour une copie de tête et deux mentions honorables. Le professeur Morin lui conseille de prolonger sa formation à Paris. Le père de Gabriel écrit alors à Charles-Amédée Verdrel, maire de Rouen, pour solliciter une aide de la ville. Gustave Morin appuie de tout son poids cette requête. Le 20 septembre 1863, il écrit aux parents Martin depuis Saint-Valéry où il se repose : « J’ai fait tout ce qui pouvait maintenant être fait auprès de la mairie. Je désire vraiment que votre fils réussisse. J’espère beaucoup ».

Capture Gabriel Marcel
Oeuvre de Gustave Morin
crédit photo
Yoann Groslambert / Réunion des Musées Métropolitains Rouen Normandie

Quelques mois plus tard, le 26 février 1864, le conseil municipal, après examen du dossier, délibère sur cette demande. « Gabriel Martin mérite notre patronage. Ses succès passés suffisent pour désigner ce candidat à vos suffrages. Il n’est pas utile d’ajouter que son assiduité, sa bonne conduite, ses travaux consciencieux lui ont valu les témoignages les plus flatteurs de son habile maître Gustave Morin , directeur de l’École, et que ses qualités sont pour l’administration les meilleures garanties du bon emploi que cet élève saura faire d’une pension qui lui permettra de poursuivre à Paris des études si bien commencées. A partir du 1e janvier de la présente année 1864, une pension de 1200 francs par an est accordée durant 5 années consécutives au sieur Gabriel Martin, élève de l’École municipale de peinture de Rouen, pour continuer à Paris, ses études artistiques ».

Petit homme au pied d'un grand arbre, Dessin crayon
Dessin de Gabriel à 14 ans

Vient le temps où il doit passer au niveau supérieur. Il débarque donc à Paris, 52 rue Madame, chez sa mère, installe un petit atelier et rejoint la cohorte des centaines d’élèves d’Alexandre Cabanel (1823-1889). Ce dernier, natif de Montpellier, admiré par Napoléon III, vient d’être nommé professeur, chef d’atelier de peinture aux Beaux-Arts de Paris. Opposé aux naturalistes et aux impressionnistes, Cabanel est considéré comme un des plus grands peintres académiques. Il incite Gabriel à participer à l’exposition annuelle officielle des « Artistes vivants » au Palais des Champs-Elysées et à la très renommée exposition municipale bisannuelle de Rouen qui durait un mois et demi. Entre 1868 et 1893 Gabriel exposera 24 de ses œuvres, peintures, dessins et aquarelles. Il est complimenté pour ses portraits et ses rues de Rouen. En 1869, il obtient une médaille de bronze au Salon du Havre et le prix Bouctot de l’Académie de Sciences Belles Lettres et Arts de Rouen doté d’une médaille d’argent et de 500 F or pour ses « Énervés de Jumièges ». Cette grande toile représente l’accueil par le Père Abbé Philibert et ses moines de l’abbaye de Jumièges, de deux jeunes princes, fils de Clovis II et de Bathilde, abandonnés sur un radeau depuis Paris pour avoir tenté de confisquer le pouvoir à leur père parti en pèlerinage en Terre Sainte. La punition infligée aux deux rebelles sera radicale. Ils auront les nerfs, les tendons sectionnés, empêchant tout déplacement. Recueillis, les deux mutins termineront leur vie à l’abbaye. Une vraie légende tirée des récits mérovingiens qui fascina le peuple dès le XIIe siècle . Cette toile, Gustave Morin a insisté auprès de Gabriel pour qu’elle soit présentée à l’Académie, bien que de très grande dimension (largeur 3m30, hauteur 1m36). Gabriel eut le souci du détail. Il interrogea un de ses anciens professeurs de Mesnières devenu moine à l’abbaye de Solesmes dans la Sarthe. Réponse du religieux le 13 octobre 1868 « Mon cher artiste, je vous félicite pour votre vocation artistique et je désirerais contribuer de tout mon pouvoir à votre succès. Le sujet est difficile en vérité à cause de la couleur noire de notre costume tout entier. Mais vous autres peintres, avez des secrets de palette qui font du blanc du noir et vice-versa. Vous allez donc recevoir un costume bénédictin complet : savoir, tunique, scapulaire et coule. On ne vous envoie pas la ceinture de cuir attendu qu’elle se met sur la tunique mais sous le scapulaire et à plus forte raison sous la coule qui recouvre tout ».

Le tableau du jeune Rouennais est reçu diversement. Pour la Semaine Religieuse de Rouen « Monsieur Martin s’est adonné à la grande peinture, au genre historique si délaissé de nos jours. Tandis que tant d’hommes de talent sacrifient aux caprices et aux fantaisies du moment par amour du gain et de la popularité, il est beau de voir de jeunes peintres réagir contre ces fâcheuses tendances et c’est un devoir pour tous les hommes de conviction et de goût de les encourager. Le tableau justifie la récompense dont il a été l’objet ».

Dans la Chronique de Rouen du 18 avril 1872, Georges Dubosc écrit « Gabriel Martin n’a rien trouvé de bien neuf. Cette tentative, dans le domaine de la peinture d’histoire est quand même honorable. Peut-être Monsieur Martin ferait-il bien d’attendre un peu avant de s’attaquer à des sujets d’aussi grande dimension ».

Gustave Morin n’appréciera pas. Dans les Nouvelles de Rouen du 10 avril 1872, Louis Gonse trouve que les religieux sont insignifiants mais que le tableau n’est pas sans intérêt. « Il pique la curiosité et fixe l’attention » écrit le critique.

Fin des années 1880, onze ans après Gabriel, le Nantais Évariste-Vital Luminais (1821-1896) peindra à son tour un tableau de grande dimension sur le même thème des Énervés. Il sera acquis par le musée de Sydney en Australie. Une copie est accrochée de nos jours, en permanence, au premier étage du musée des Beaux-Arts de Rouen.

éducation druidique
Gabriel Martin. Education druidique 1876

L’Académie impériale des Sciences Belles Lettres et Arts de Rouen s’enthousiasma pour la toile du jeune Gabriel. « Elle répond parfaitement au programme donné par l’académie. Celle-ci récompense chaque année, selon leur importance, essais, romans, recueils de nouvelles ou de poèmes, œuvres scientifiques ou artistiques dont les auteurs contribuent à la vie intellectuelle de la Normandie, l’enrichissent ou l’illustrent de quelque façon ». C’est ainsi que le 23 juillet 1869, l’Académie impériale décerne son prix annuel Bouctot, du nom d’un généreux donateur, à Gabriel Martin, qui lui sera remis quelques jours plus tard à l’hôtel des Sociétés Savantes. « Monsieur Martin présent à la séance est venu à l’appel de son nom recevoir le prix des mains de Monsieur le président. Les applaudissements qui ont accueilli le lauréat s’adressaient en même temps à son œuvre qui décorait la salle dans laquelle l’académie tenait sa séance. » Le tableau sera exposé aux Champs Elysées à Paris en 1869 et en 1872 à Rouen.

énervés Gabriel M
crédit photo
: Yoann Groslambert / Réunion des Musées Métropolitains Rouen Normandie

Cette toile, Gabriel Martin l’a offerte de son vivant à ses bienfaiteurs, Ville de Rouen et Académie. Jusqu’en 2009, elle est restée stockée sommairement dans un local d’entretien de l’Hôtel des sociétés savantes avant d’être récupérée et restaurée par le Musée des Beaux-Arts de Rouen qui l’a remise en pleine lumière à l’occasion de l’exposition qui vient de se dérouler sur l’Art du dessin. Les descendants de Gabriel Martin ont offert au Musée tous les dessins préparatoires à ces « Énervés de Jumièges ».

Contrairement à son maître Gustave Morin dont les œuvres nombreuses (dessins, eaux-fortes, lithographies, peintures) circulent aujourd’hui encore sur le marché de l’art, Gabriel Martin n’a pas beaucoup produit. La majorité de ses tableaux se trouve chez ses descendants. A partir de 1880, il a eu une autre grande passion : la photographie. Grâce à son autochrome des Frères Lumière avec plaques à base de fécule de pomme de terre(!) et à son appareil photo-jumelle Mackenstein, il s’est transformé en reporter et a légué aux siens et aux archives départementales plaques de verre, négatifs, tirages qu’il effectuait lui-même dans un coin de son atelier de la rampe Sainte-Marie à Rouen. Ses sujets de prédilection : la campagne, le patrimoine bâti et la famille.

Gabriel Martin est mort le 12 janvier 1922. Il repose au cimetière monumental de Rouen …comme Gustave.

André Morelle

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