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Tout est musique

Tout est musique

La vie foisonne de couleurs et de contrastes sur cette place pavée qui jadis fut l’église saint Vincent et qui depuis vit la pucelle brûler.

Les intonations des discours, les scansions des parleurs, les éclats de voix et de rires, le cliquetis des talons sur la chaussée, les vélos qui sifflent dans l’air en passant, le choc des verres sur la table, les couverts qui se croisent dans l’assiette, écrivent une partition rythmée et tissée d’une mesure de vie.

Chaque phrase place ses notes du plus aigu au plus grave. Chaque son prend un timbre instrumental comme autant d’accents relevant la ligne harmonique.

Tout est musique.

Il ne manque à ce qui finalement est une cacophonie dissonante que la touche du compositeur en une mélodie unifiante.

Comment le Ré exclamatif de la mère de famille, s’extasiant devant son bambin fronçant les lèvres au contact acidulé de sa glace, peut il s’harmoniser avec le mi colérique de l’éternel acariâtre et le fa# étouffé du gourmet qui se brûle.

Comment donner la mesure à l’accelerando du passionné qui s’emporte sur son discours et l’extase savoureuse de l’esthète qui étire à l’envie son exultation gustative dans un « délicieux » aussi solennel qu’une ouverture de Lully?

Pourtant … N’entendez vous pas le brouhaha de la foule poser comme un tapis ondulant de sextuples croches ? Elles forment comme la base des cordes sur lequel repose tout l’orchestre. Les violoncelles assument les voix d’hommes, les altos prennent en charge les ados et les violons se répartissent entre premiers et seconds les femmes et les enfants. Commode figure roulante qui peut supporter tous les tempi, tous les rythmes sans jamais varier. A intervalle régulier des crescendos decrescendos, des soufflets, des piano subito ou dès fortissimi permettent d’animer cette foule bigarrée, anonyme et confuse.

Soudain une table s’emporte d’un éclat de rire et du tapis de cordes s’échappent les violons en triolets ascendants qui fanfaronnent de doubles croches suraiguës en appels de trompettes. De l’anonymat des violoncelles une contrebasse reprend de plus belle son histoire en blanches posées, par moment accentuées à d’autres entretenant le mystère d’une lourde descente chromatique achevée d’un pianissimo énigmatique.

Imperturbables les serveuses prennent les commandes sur des airs de flûtes en répons aux duos de hautbois de clients demandant l’une ou l’autre précisions aux clarinettes prêtant leurs clefs aux sommeliers.

Tandis que ces échanges ternaires se déroulent mesure après mesure, les percutions se répartissent en binaire les pas heurtant le pavé, tandis que le xylophone se lance dans une cadence au rythme des couverts.
La cuillère à soupe donnant à l’octave l’intervalle juste au couteau plus bas lui même d’une tierce que ma fourchette heurtant l’assiette de grès.

Quand soudain les cymbales coupent le souffle aux cordes et annoncent à tout le monde la chute du plateau du serveur accompagné dans sa solitude de clarinette par le silence assourdissant de l’orchestre reprenant peu à peu ses esprits dans une entrée mesure après mesure de tous les instruments, les uns indifférents ou moqueurs en syncopes hoquetantes, les autres commentant l’événement d’éclats de croches écourtées en rire saccadé ou, comme ce vieux cor, réconfortant le pauvre serveur laissant, grave et mezzo voce, sa clarinette.

Les cordes reprennent alors le dessus et emplissent de leur tapis de sextolets la place petit à petit désertée par les badauds.
Bientôt il ne reste plus que quelques violons en quatuor. Les serveuses ne sont plus qu’une flûte pour quelques bois dominant les cordes éteintes. Comme une seconde scène tissée à la quarte, la table qui jouxte la mienne étire lentement et paresseusement son dernier duo amical de basson et de cor anglais.

Jouant un sur deux les altos laissent peu à peu aux violoncelles de camper la profondeur nocturne, lymphatique et lactée. Les clarinettes sont rentrées et seule une flûte habille de douceur la nuit de violoncelles tandis que le cor anglais se prend à soupirer d’émotion en écoutant la traversière élégante et fluette se perdre dans le velours des cordes onctueuses et chatoyantes comme la brise marine qui remonte à cet instant la Seine et sa marée.

Trio nocturne qui s’éteint pianissimo dans le silence posant un ultime accord de dominante non résolu sur la tonique comme refusant de mettre un terme à l’envoûtement sirupeux de la nuit.

En m’éloignant j’emportais en moi cette septième de dominante suspendue qui ne cessait de se tisser dans la musique des rues que je traversais retrouvant ça et là les violons ou les trombones comme l’éternel ad libitum de la partition de nos vies.

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