Le Mont sur les eaux

Les grandes marées du 21 mars, aux coefficients exceptionnels, sont l’occasion de plonger dans un voyage historique et poétique, au cœur du Mont.

C’est une majestueuse colline qui sort de l’eau, abbaye qui du fond des âges murmure le chant des moines et l’écume des vagues, merveille millénaire, dressant sa flèche d’or vers les cieux qu’elle admire, défiant la loi humaine et le fracas des flots.

Au Mont, nous sommes en poésie. Ici, la Terre et la Mer se rejoignent… le temps d’un ressac et d’une nouvelle marée. Et quand l’eau se retire, c’est une immensité de sable qui s’étend. Trois petits fleuves, le Couesnon, la Sée et la Sélune se jettent dans la baie.

Depuis l’Antiquité, le Mont reste enveloppé du plus profond mystère. Tout y respire le sacré. Chaque pierre du rocher semble dévoiler aux passants un inconnu si lointain et démesuré…  qu’on l’appelle alors le Mont Tombe. Car le Mont est bien le lieu de l’éternel voyage. Son  nom, froid comme la Mort qui passe, sonne comme un écho du danger, quand les courants traitres parcourent la baie et menacent, mais s’explique aussi par son relief en forme tumulus. Le Mont, résidence des dieux, sépulcre inaccessible, porte de l’Absolu…

C’est le christianisme qui, à sa manière, renversera la donne, et rendra le Mont aux hommes. Car selon les chroniques, c’est en octobre 708, au temps des derniers rois mérovingiens, qu’Aubert, évêque d’Avranches, dédicace un sanctuaire sur le Mont en l’honneur de l’archange Saint Michel.

Une abbaye est petit à petit construite… Les moines bénédictins en feront un des grands foyers intellectuels de l’Occident, recopiant livres et traductions des auteurs antiques, et contribuant ainsi grandement à la transmission des savoirs grecs et romains à notre monde moderne.

C’est en tout cas la thèse défendue par le médiéviste Sylvain Gouguenheim dans un brillant essai paru en 2008, Aristote au Mont Saint Michel – Les racines grecques de l’Europe chrétienne (Le Seuil). L’auteur, prenant l’exemple du Mont, y défend la vision d’une Europe largement humanisée par les moines copistes, qui furent pour lui le principal vecteur de diffusion, dès le Haut Moyen Age, de la pensée gréco-latine, directement issue du monde grec-oriental…

Célèbre école d’enluminures, l’abbaye, agrandie et embellie au fil des siècles, devient également un sanctuaire renommé et un célèbre lieu de pèlerinage ! Un village se forme et s’enrichit, au gré des pèlerins et des retours de pêche. La marée, toujours la marée, froide et cruelle. Nos ancêtres ne s’y trompent pas et le Mont gagne un surnom de cette réputation : Saint-Michel-au-Péril-de-la-Mer.

Maints architectes de talent se succèdent au Mont, qui, à la manière d’une vivante cathédrale, voit s’élever durant plus de mille ans des constructions toujours plus belles et plus audacieuses, pour former ce qui constitue aujourd’hui un ensemble architectural unique et merveilleux.

Pendant la Guerre de Cent Ans, le Mont incarne la résistance des Bas-Normands fidèles au Roi contre l’Anglais qui l’assiège. C’est ici que 119 chevaliers normands, menés par Louis d’Estetouville, résistent pendant dix ans héroïquement aux attaques de l’ennemi. Leurs blasons, peints sur l’un des transepts de l’église abbatiale, rappellent à jamais leur résistance victorieuse. Elle allait avoir un retentissement énorme dans toute la France. Le prestige de l’Archange en sort renforcé, d’autant plus qu’il avait été associé au combat de Jeanne d’Arc, et les pèlerinages reprennent, plus intenses. Le 1er août 1469, Louis XI crée l’ordre de Saint Michel et place la France sous sa protection tutélaire.

Plus encore, le Mont incarne l’alliance entre Dieu, la nature et les Hommes.

Sanctuaire ardent, lieu de refuge, de quiétude et de paix, mi-normand, mi-breton, port de pêche ou de guerre, puissante forteresse, petite ville, prison, le Mont Saint Michel fait partie intégrante de la France et de son Histoire. Ici, on dort, on dîne, on fait la guerre, on prie. Les seigneurs et les pauvres y pélerinent en compagnie des corsaires, des pêcheurs et des paysans. Plus encore, il incarne l’alliance entre Dieu, la nature et les Hommes.

Quelle grande nouvelle que d’apprendre qu’après un siècle et demi de négation de son insularité, le Mont retrouve enfin la profondeur de son baptême !

Pour 184 millions d’euros, somme coquette, une passerelle élancée a remplacé la vieille digue de 1879, et le Mont Saint Michel s’est refait une beauté… et a retrouvé son âme !

Des années d’incessants travaux, pour que les trois millions et demi de visiteurs qui chaque année viennent au Mont puissent de nouveau apprécier cette destination incontournable dans son écrin de pierre, de foi, de sel, d’Histoire et de grandes marées.

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Grégoire Renaud

Grégoire Renaud

Ingénieur de formation, Grégoire Renaud s'est investi ces dernières années dans le monde associatif. Président et fondateur du site Cyrano.net, il est passionné par les voyages, la littérature, l'histoire et la poésie.