Le voyage de Lord Partner – De la côte Sauvage à Chenonceau – Quand le beau partagé se sublime dans l’âme – Confinement J-6

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Le soleil était au rendez-vous sur une côte déchaînée. Les vagues venaient se fracasser en gerbes immenses et droites pointées vers le ciel sur les rochers, giflés avec vigueur pour le plus grand plaisir des surfeurs
Je décidais de gagner Quiberon pour y acheter mon déjeuner, ce qui me prit plus de temps que prévu de sorte qu’il était déjà midi quand je regagnais Arthur. Je voulais parfaire mon aménagement avant de reprendre la route. Le piano ainsi installé nécessitait trop de manutention à chaque étape. Je voulais que tout soit immédiat et spontané dans la voiture afin que la vie y soit simple et d’éventuels rapatriements catastrophes pour cause d’intempéries soient efficaces et surtout rapides.

Mais la pluie arrivait et la noirceur épaisse des nuages ne présageait rien de bon. Le vent était tel qu’il serait impossible de tenir le réchaud allumé. Raison pour laquelle j’avais opté pour un déjeuner froid autour de crevettes tirées tout juste de l’eau salée.

Je tentais donc un repli sur l’isthme de Penthièvre, un peu à l’abri du vent. J’en profitais pour me promener brièvement sur cette partie de la presqu’île fascinante. Je regagnais la voiture quelques secondes avant le déluge. Je choisi donc de devancer les nuages et je découvris une plage abritée et son parking au début du bras de la presqu’île. Je pus y aménager Arthur tranquillement et cuisiner ma salade saucisses, tandis que les surfeurs qui rentraient se changeaient nus devant moi sans complexe, souriant même de ma petite dînette improvisée. Les nuages s’amoncelaient et je n’avais pas sorti la table pour ne pas perdre de temps face à l’ondée menaçante.


Une mer mouvementée

Si le temps avait été moins incertain et si le Covid avait permis l’ouverture des cafés, sans doute aurais-je prolongé mon séjour aux alentours tant j’avais envie de me réveiller le lendemain sur cette côte chargée pour moi de tellement de souvenirs.
La météo agricole qui me sert désormais de pilote me convainquit de reprendre la route de Grenoble où il fallait bien que je rentre un jour, jeudi étant la date butoir. J’avançais donc sans trop savoir quelles seraient mes étapes.

Je savais juste que la Bretagne était chargée de trop de souvenirs émouvants et qu’il était temps de la quitter, de commencer mon vrai périple solitaire loin de mon passé qu’il fut beau ou triste. L’épisode Sainte-Anne d’Auray avait montré ce que même les beaux souvenirs avaient d’amarrages délicats à couper. Si à ce moment là on me demandait pourquoi je voulais tant m’éloigner de mon passé, je n’aurais, à la vérité, pas de réponse rationnelle à donner. J’étais même convaincu que ce qui me poussait n’avait aucune rationalité. J’étais comme une branche inerte portée par le courant, poussé à partir, comme si trainer une carcasse de mort vivant empêcherait la gangrène de la tristesse progresser.

J’optais donc pour la Touraine qui, pour ne pas être dépourvue de souvenirs puisque j’y avais plus ou moins séjourné, n’avait pour moi aucune émotion particulière. J’y avais juste, jadis, croisé mon vieil ami le prince Enguerrand qui, tel Napoléon aux cent jours, rentrait chez lui .

Chemin faisant j’interrogeais la météo. Il me fallait un lieu beau, c’était mon critère de base, sans pluie ni vent et avec du soleil au petit matin. A force de taper des noms sur mon application agricole et grâce à Park4night, je me posais vers 17h30 au pied du château de Chenonceau dans les sous-bois.
Un cadre merveilleux, quoique fort boueux, sur les rives du Cher avec pour moi seul, à 200m, les arcs du château qui se reflétaient dans l’eau paisible et qui ne tarderaient pas à être illuminée m’offrant un apéritif crevettes féerique.

La pluie cessait mais pas totalement à cette heure. Je tendis une bâche sur les portières arrières d’Arthur et me fis un auvent protecteur sous lequel malgré la pénombre du sous-bois et des nuages je pus poursuivre ma lecture d’Hercule Poirot. La nuit tomberait plus vite qu’en l’avant-veille à l’Anse Duguesclin. Les sous-bois sont protecteurs des intempéries mais sombres par nature. Je m’en souviendrai à l’avenir. Je résolu donc de préparer le dîner assez tôt dans la pénombre encore suffisamment claire et j’apprêtais Arthur pour la nuit.

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Je m’installais alors dans mon fauteuil, tout droit tiré des retours d’explorations narrés par Agatha Christie, avec mes crevettes et ma cuvée Beethoven admirant le château dont l’embrasement se détachait sur le cher. C’était trop beau pour ne pas le partager. Je me résolus donc à une dernière publication. C’était plus fort que moi. Le beau ne pouvait se contempler égoïstement. Il trouvait dans le partage une sublimation qui le grandissait encore. Admirable vertu du partage qui loin de priver démultiplie le plaisir. Combien se condamnent l’avare et l’égoïste qui croient posséder plus en donnant moins quand ils ne font, finalement que se contenter de leur minimum, là où ils pourraient acquérir un trésor. Mais ce genre de trésor ne s’amasse pas, il croit à mesure qu’on le partage. C’est la subtile nuance, trop discrète, du don qui procure à l’âme une dilatation de satisfaction pouvant confiner au bonheur. Mais celui qui se limite à posséder ne peut savourer le plaisir d’être, trop obnubilé qu’il est par l’avoir. Or le partage relève d’une disposition de l’être qui seul peut grandir à l’infini quand l’avoir se limite à la matière et se borne à notre horizon. Malheureusement, ou heureusement si nous le prenons comme un dynamisme, l’horizon d’un Homme n’est limité que par la finitude qu’il s’impose. Ouvert à et par l’horizon de ses semblables, il repousse d’autant les limites de l’infini.

Comme transcendantal, le beau est de soi porteur d’infini. Partagé, il est la sublimation de l’être intime transcendé par plus que lui. Voilà sans doute pourquoi, la joie de partager le beau dilate tant le cœur et enflamme l’âme d’ardeur amoureuse, procurant une paix à nulle autre pareille.

Les sangliers rodant, je me rapatriais à l’abri d’Arthur pour y prendre mon premier repas confiné. Des fenêtres arrières je pouvais toujours admirer le château de lumières, tandis que pied nu en chemise, tant il faisait bon, je prenais le temps d’achever ma salade assis sur mon coffre molletonné, en écoutant Chopin entre quelques messages d’amis.

Vint alors le temps de tester mon nouvel aménagement. S’il était fonctionnel, serait-il opérationnel pour dormir. En d’autres termes aurais-je la place de m’allonger ?
C’était parfait. Un peu plus étroit mais suffisamment long. La pluie avait cessé mais des goutes tombaient périodiquement des arbres. Un autre élément à prendre en compte à l’avenir. Allongé au chaud sous ma couette d’hiver je tentais encore quelques pages d’Agatha Christie mais à 20 heures je tombais déjà de sommeil.

A suivre

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