Vezelay et Rameau, un double hommage pour Pierre Cao

Un concert de musique sacrée à Vézelay, cela se mérite ! Ce n’est pas le tout de traverser la campagne de collines en collines, de résister à la tentation de visiter la demeure de Vauban ou les dizaines de petits châteaux environnants, encore faut-il gravir, à pieds, la côte qui conduit à la vénérable basilique, sans se laisser détourner par le chapelet d’officines vous proposant, avec beaucoup d’arguments, de déguster les grands vins de Chablis ou de Vezelay !

Ce vendredi soir les voutes ancestrales accueillaient les BBC singers, pour un concert de musique anglaise. Malheureusement, la soirée ne fut pas à la hauteur de la réputation de cet ensemble venu d’outre-Manche. La qualité vocale n’est en aucune manière à remettre en cause, loin s’en faut. Mais l’ensemble ne sut pas jouer avec une acoustique compliquée qui non seulement faussa totalement le rendu musical, mais confina parfois au désagréable une réverbération non maitrisée.

Très délicate, cette nef, comme bien d’autres de l’époque (qu’on pense au Thoronet) construites avec le génie polyvalent des architectes de l’époque, est conçue pour un certain chant, créant des harmoniques particulières, distinguant chaque voix, isolément, pour les unir en une monodie harmonique en certains points de la basilique. Nous avons pu goûter cette richesse architecturale, mesurer ce génie acoustique à l’occasion du Kyrie de la messe en sol mineur de Ralph Vaughan Williams. Proche de la forme grégorienne, le contrepoint plutôt sobre épousa parfaitement les voutes et su rendre avec les murs et les piliers tout le jeu des harmoniques internes à l’œuvre et comme difractées par les pierres. Pareillement, le profond et solennel Gloria ne battit que d’un seul cœur avec le vaisseau sacré, comme si Dieu, en descendant du ciel venait l’habiter !

Le lendemain, c’est à la collégiale Saint Lazare (décidément très vénéré en Bourgogne) d’Avallon que l’ensemble Correspondances donna dans l’après-midi son concert, La victoire de Milan. Après-midi sacré en compagnie d’un maitre du genre, Marc Antoine Charpentier. Moment spirituel d’une belle facture en général mais plus nuancé dans le détail. D’un point de vue technique l’exécution se tenait agréablement même si l’esprit baroque manquait tant dans des coups d’archets trop lourds et les notes trop « romantiquement » étirées. Si les instruments avaient tendance à couvrir les solistes, c’est tout à la fois le fait de cordes pesantes que de la sur dominance des flûtes, qui ne s’est guère démentie tout au long du concert. Loin de la tenue habituellement requise pour un baroque cadré et porté, les descentes harmoniques semblaient plutôt des glissades relâchées. A celles-ci il faut également ajouter des fins de phrases non achevées et peu soignées perdant ainsi la dynamique musicale, notamment dans le kyrie de la messe pour les trépassés. Le Christe trop lyrique, presqu’opératique, était à l’image d’un concert théâtralisé plutôt qu’intériorisé, exception faite de l’émouvant second kyrie, très priant et même suppliant. A côté de vocalises exagérément allongées, les lamentations ne furent qu’une suite de notes plutôt que des véritables pleurs. Ainsi, globalement et à l’écoute rapide, cette victoire de Milan fut un moment agréable et même ravissant, mais peut-être assez éloigné de son esprit premier.

Rien de tel en revanche le soir avec le merveilleux concert offert tant à Rameau qu’en hommage aux 15 ans de Pierre Cao, quittant la tête du festival dont il est le fondateur. Dès les premières mesures nous pouvions jubiler « enfin du baroque » ! Combien d’ensembles jouent ces auteurs anciens comme on joue Brahms ou Haydn ? Ici rien de tel ! Jean Tubery nous a livré une véritable excellence baroque, sachant, en outre, jouer merveilleusement avec l’acoustique, un rien espiègle, de la vénérable basilique. Le respect de la partition et de son interprétation selon les critères de l’époque lui ont permis de donner toute sa richesse. Un parfait équilibre, une précision et une rigueur pourtant jamais contrainte, mais toujours pleine d’entrain ou d’émotion ; de véritables respirations tant harmoniques que musicales ont fait de cette soirée une vibrant hommage à l’art, si insaisissable, du maitre de musique, théoricien et praticien hors norme que fut Rameau.

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Cyril Brun

Cyril Brun

Cyril Brun est chef d'orchestre et historien. Titulaire d'une maîtrise en histoire médiévale et d'un doctorat en histoire de l'antiquité, il a été chargé de TD sur Rome et la Grèce archaïque à l'université de Rouen, puis chargé de cours sur la Grèce archaïque et classique, la Mésopotamie et l'Egypte à l’université de Quimper. Les travaux de sa thèse portent sur l'Afrique romaine au IIIème siècle après Jésus Christ, mais il s'est ensuite spécialisé sur la Grèce classique tant pour sa religion que pour ses philosophes. Il parcourt la France pour donner des conférences sur l'anthropologie classique, les peuples mésopotamiens mais aussi la musique. Chef d'orchestre depuis l'âge de 16 ans, il a dirigé divers ensemble en se spécialisant dans la musique symphonique (avec une prédilection pour Beethoven) et la musique Sacrée. Il est actuellement directeur artistique et musical de diverses structures normandes : Les jeunes chambristes, la Grande chambre, Classique pour tous en Normandie, les 24 heures de piano de Rouen, le festival Beethoven de Rouen, Le Panorama Lyrique Ces compétences en philosophie, en histoire, en musique, mais aussi en littérature l'ont amené a écrire dans diverses revues musicales ou historiques, comme critique ou comme expert. Poussé par des amis à partager ses nombreuses passions, ils ont ensemble fondé Cyrano.net, site culturel dans lequel il est auteur des rubriques musicales et historiques. Il dirige le site musical CyranoMusique dont il est le propriétaire ainsi que du média culturel Rouen sur Scène. Il est directeur d'émissions culturelles (le salon des Muses) et musicales (En Coulisses), sur la chaîne normande TNVC Il est l'auteur de Le Requiem de Mozart, serein ou Damné ? Les fondements de l'anthropologie chrétienne Une nuit square Verdrel La Vérité vous rendra libre