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Cendrillon à Versailles, la tournée angélique de Cecilia Bartoli et des princes musiciens

Cendrillon à Versailles, la tournée angélique de Cecilia Bartoli et des princes musiciens

Dans une adaptation dramatiquement joyeuse, Rossini s’est amusé, et le public avec lui, à camper les vices et vertus de la célèbre histoire d’amour entre le beau prince et la belle Cendrillon. Loin du drame des frères Grimm, ou de sa variante à la pantoufle de verre de Charles Perrault, le burlesque rossinien n’en conserva pas moins le tragique existentiel des personnages originaux. Orgueil, luxure, avarice, méchanceté, haine, jalousie et en contre-chant, douceur, tendresse, gentillesse, amour et pardon, tout y est aussi caricatural. A la lourdeur des drames, le style comedia dell’arte substitue la dérision campée dès l’ouverture par Don Magnifico se rêvant en âne satisfait de sa propre ânerie.
Le comique permet à Rossini de souligner de ses traits musicaux, espiègles et coquins, tout autant le ridicule des méchants qu’ils sont toujours les seuls à ne pas voir, que la bonté qu’aucune ironie ne parvient jamais à flétrir. Tel est l’art du Signore crescendo, comme celui de Mozart ou d’Offenbach. Ainsi, trois camps se font face ou s’entremêlent en duo ou en répons ainsi qu’un jeu de scène initialement prévu comme caricatural lui-même. Trois camps dont Alidoro, à la fois fée, sage et ange se trouve être l’hémistiche, du haut de son rôle de Deus ex machina. Tantôt mis en scène comme s’il était Rossini lui-même, tantôt posé comme le philosophe magicien, c’est en ange que la Claudia Blersch a choisi de brosser ce personnage aux mille visages. Un choix qui a le double mérite de coller au texte même d’Alidoro parlant, non comme une fée agissant par elle-même, mais renvoyant au Très Haut, et de souligner l’amour qui pardonne de Cendrillon, thème assez proche du Dieu chrétien, pour lequel Rossini écrivit une petite messe.

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Entourant, Ugo Guagliardo, cet ange blanc, comme délimitant les contours de la scène, le bien et le mal, se résument scéniquement et musicalement en innocence et ridicule. Dans une musique volontairement burlesque deux moments se détachent toutefois, l’orage, merveilleusement interprété par les musiciens du prince et adroitement mis en lumière et la scène d’amour-pardon finale. Si l’orage pourrait s’apparenter à un poème symphonique ou une symphonie thématique comme Haydn sut en faire, l’air final de Cendrillon est incontestablement de ce grand art lyrique où la légèreté laisse sa place à la gravité sereine du sérieux presque vériste, pourtant si étrangère à Rossini. Ici plus qu’ailleurs on comprend et se rappelle pourquoi la Cenerentolla projeta sous les feux de la rampe la Bartoli, toujours merveilleuse de sincérité fragile.
Pourtant, bien qu’ensevelie sous un tonnerre de bravi mérités, l’ultime couche d’entre eux relevaient plus de l’estime d’une carrière et d’un nom que de la prestation du soir, qui exception faite du merveilleux finale, fut, ravissante, mais « sans plus ». Globalement, les hommes auraient pu, sans rougir ravir la vedette à Cecilia Bartoli. Si les deux sœurs eurent bien du mal avec la diction rapide qui courrait derrière des violons qui ne cherchaient nullement à les attendre, les quatre voix d’hommes tinrent de bout en bout le public, la scène, l’histoire et l’haleine d’une salle suspendue à leurs lèvres d’une dextérité à faire pâlir le plus svelte des gavroches. Si Carlos Chausson, alias Don Magnifico tint le comique à hauteur de la partition, Don Rainuro allia la douceur du timbre, la maitrise du jeu vocal. Incontestablement Edgardo Rocha fut la voix du soir, toute révérence gardée à la diva qui, sa simplicité devrait ne pas en souffrir, brilla d’un éclat moins radieux.

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Si Berlioz regrettait son travail de critique lui torturant les sens, contraint après de mauvais concerts, à se repasser la soirée note après note, pour la restituer au lecteur, nous aurions, nous, au contraire plaisir à faire revivre chacun des accords et chacune des surprises musicales de cette troupe en tournée d’adieu. Pourtant, il fallut plus d’une scène pour que l’ensemble se trouve et, se trouvant, rencontre la salle de l’opéra royal de Versailles. L’orchestre suivit tout du long sa propre ligne, parfois au-dessus des solistes, souvent un rien en amont ou en retard sur leur chant. Les instruments, tenus avec conviction et une affection visible par Gianluca Capuano ont pourtant plus d’une fois laissé l’impression de donner une symphonie en fond de scène. L’impression symphonique se trouvait en outre renforcée par le jeu contenu et presque poli d’une partition pourtant renommée pour ses éclats, ses traits saillants, au point que les caricatures de l’époque montraient un Rossini tonitruant en percussions ou en cuivres. Désagrément d’ensemble que ne justifiait pas l’acoustique, ni même les voix bien tenues des solistes comme du chœur, lequel tutoyait la perfection d’ensemble et de diction. Une présence discrète dont la qualité compensait son absence sur les planches, appauvrissant par le fait même un jeu de scène qui perdait, ainsi de sa verve saillante et burlesque. La surprise, quasi unanimement soulevée par la critique, du répertoire choisi pour un ensemble conçu dans un esprit plus léger, voire baroque, s’est en revanche révélée assez fondée. Indépendamment des incontestables qualités de l’ensemble et du maestro, l’orchestre n’était, en effet, pas dimensionné pour cette tournée. Cependant, bien que cet opéra fût pensé intimement avec sa caricature scénique, la mise en scène réduite, du fait du format choisi, ne se révéla nullement un désagrément et moins encore un handicap dans la restitution de la substantifique moelle du livret, aménagé pour mille petites raisons par Rossini et son librettiste.
Nous attendons avec impatience la prochaine saison annoncée comme plus appropriée à cet ensemble renouant avec la tradition des musiciens du prince.

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A propos de Cyril Brun

Cyril Brun
Docteur en histoire et enseignant aux Universités de Bretagne Occidentale et de Rouen, Cyril Brun est directeur de la rédaction de Cyrano.net. Chef d'orchestre de formation, critique musical, historien et essayiste chrétien, il a publié plusieurs ouvrages dont "Pour une spiritualité sociale chrétienne" (Tempora, 2007) et "Le Printemps français : le grand réveil de notre civilisation" (Ed. A. de Saint-Prix, 2013).