Une Carmen bien gavroche aux flâneries musicales de Reims

Surprenant, déroutant, amusant, perturbant, gageure, réussite, échec…. Quel qualificatif évoquerait le mieux ce Carmen revisité par David Walter et les Concerts de poche ? Lorsque je disais en présentant ce concert que Nietzsche trouvait dans l’œuvre de Bizet une source inépuisable de méditation, je n’imaginais pas à quel point il pouvait avoir raison. Certes, l’ambiguïté propre à la tessiture de Carmen ouvre un vaste chant d’interprétation psychologique et donc musicale, mais une telle variété des possibles s’étendait-elle jusqu’à l’extrême ? Carmen serait-elle la sœur cachée de Gavroche ? Eh bien cette question d’apparence iconoclaste se doit en fait d’être posée.

Les interprètes de ces flâneries musicales y ont répondu et le risque mérite d’être salué. La question peut en effet se prendre par deux bouts. Carmen (indépendamment de la musique) peut-elle être cette jeune fille insouciante, espiègle et finalement inconsciente, ne vivant que dans l’instant présent faisant de la vie son aire de jeu sans imaginer que ses facéties puissent porter au drame ultime ? A dire vrai, la partition ne semble pas permettre d’aller dans ce sens. La lourdeur du drame dans son écriture musicale est trop prégnante, surtout dans les dernières scènes. Toutefois la question peut se poser quant au style musical lui-même. Drame lyrique, Carmen est une des variantes de l’opéra-comique que, par certains aspects, nous pouvons rattacher à la Commedia dell’arte. Aussi, faire le choix explicite, comme dans cette version, de la bouffonnerie tragique, étayée par endroit d’effluves d’opérette n’est pas a priori sacrilège.

Quelle que soit l’entrée choisie, l’effet est dans un premier temps très concluant pour une Carmen sœurette de Gavroche. La réduction musicale pour ensemble à cordes et cuivre s’y prête même plutôt bien, renouant ainsi avec la proximité théâtrale de l’opéra-comique. La réécriture, tout en s’éloignant de l’effet instrumental (les épaisseurs instrumentales ne sont pas restituées), s’adapte parfaitement bien aux solistes et à l’absence de chœurs. L’intimité qui résulte de cette disparition des chœurs contraste évidemment avec la masse dramatique qui était le ressort initial de cet opéra (et que n’avait précisément pas su interpréter l’opéra-comique de l’époque). A dire vrai, le public, sauf à de rares moments, n’est pas gêné par cette intimité que le burlesque porte plutôt bien. Une fois passée la première surprise, tout conduit à entrer aisément dans « un autre univers » pour une autre Carmen.

Cependant, une question reste en suspens tout au long de cette première partie. Si l’insouciance amoureuse, presqu’enfantine, du début de l’œuvre est probablement mieux mise en valeur par ces choix, comment se fera le basculement dramatique de ce qui est tout de même un drame lyrique. Et c’est ici sans doute que se situe un début de réponse à notre question initiale. Carmen, dans cette vision burlesque, constitue-t-il un non-sens ? Après le changement de sentiment de Carmen, l’orchestration, dont nous savons Bizet être un maitre, ne répond plus du tout à l’esprit léger de la bouffonnerie. Nous sommes en plein drame et ce sans la moindre nuance. A partir de là, nous assistons à un véritable divorce entre la mise en scène et la musique. Encore que cela soit à nuancer. Carmen, toujours insouciante, habille sa légèreté de dureté. Rien dans son attitude n’exprime le trouble tragique de la zingara. Ce trouble tellement opératique des amours finies ou impossibles !

Carmen est ici volatile et Don José devient un importun. Le brigadier est finalement le seul à porter le drame, le seul en accord avec la partition. C’est lui qui incarne ce changement d’univers. A tel point que l’opéra ne semble plus « Carmen » mais « Don José », un peu comme dans le Faust de Gounod où le personnage principal est Margueritte. Dès lors, Carmen, fidèle à elle-même, est comme rejetée par la musique. Les duos ne s’embrassent d’ailleurs plus, soulignant davantage encore la rupture entre les deux amants. L’attitude de Carmen devient dérangeante, repoussante même. On ne joue pas avec les sentiments des autres ! Voilà donc quelle pourrait être la Carmen gavroche de la Commedia dell’arte. Une interprétation comme une autre, pas plus iconoclaste qu’une autre. Reste tout de même que le divorce avec l’orchestre laisse un malaise bien trop long que n’a certainement pas voulu le compositeur. Essai intéressant que celui des Concerts de poches. Essai réussi par bien des aspects mais, au final, musicologiquement peu concluant.

Pourtant, nous avons ri, nous nous sommes détendus et malgré un Escamillo peu convainquant et une Carmen aux vocalises simplifiées, indiscutablement le public a aimé et de fait passé une soirée fort drôle et de qualité.

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Cyril Brun

Cyril Brun

Cyril Brun est chef d'orchestre et historien. Titulaire d'une maîtrise en histoire médiévale et d'un doctorat en histoire de l'antiquité, il a été chargé de TD sur Rome et la Grèce archaïque à l'université de Rouen, puis chargé de cours sur la Grèce archaïque et classique, la Mésopotamie et l'Egypte à l’université de Quimper. Les travaux de sa thèse portent sur l'Afrique romaine au IIIème siècle après Jésus Christ, mais il s'est ensuite spécialisé sur la Grèce classique tant pour sa religion que pour ses philosophes. Il parcourt la France pour donner des conférences sur l'anthropologie classique, les peuples mésopotamiens mais aussi la musique. Chef d'orchestre depuis l'âge de 16 ans, il a dirigé divers ensemble en se spécialisant dans la musique symphonique (avec une prédilection pour Beethoven) et la musique Sacrée. Il est actuellement directeur artistique et musical de diverses structures normandes : Les jeunes chambristes, la Grande chambre, Classique pour tous en Normandie, les 24 heures de piano de Rouen, le festival Beethoven de Rouen, Le Panorama Lyrique Ces compétences en philosophie, en histoire, en musique, mais aussi en littérature l'ont amené a écrire dans diverses revues musicales ou historiques, comme critique ou comme expert. Poussé par des amis à partager ses nombreuses passions, ils ont ensemble fondé Cyrano.net, site culturel dans lequel il est auteur des rubriques musicales et historiques. Il dirige le site musical CyranoMusique dont il est le propriétaire ainsi que du média culturel Rouen sur Scène. Il est directeur d'émissions culturelles (le salon des Muses) et musicales (En Coulisses), sur la chaîne normande TNVC Il est l'auteur de Le Requiem de Mozart, serein ou Damné ? Les fondements de l'anthropologie chrétienne Une nuit square Verdrel La Vérité vous rendra libre