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Après 3 siècles d’oubli Clerment Hervieu-Léger offre à Marivaux le succès salle Richelieu

Après 3 siècles d’oubli Clerment Hervieu-Léger offre à Marivaux le succès salle Richelieu

Castigat ridendo mores, corriger les mœurs par le rire. Si cette influence de la comédie italienne se retrouve indéniablement chez Marivaux, il est bien difficile de classer ce journaliste, moraliste, auteur tout autant de pièces, de romans que d’un style, le marivaudage. Ne nous y trompons cependant pas. Le sens méprisant qu’a pris cette expression n’est pas exactement celui issu des écrits mêmes de cet académicien décrié dès avant son élection. « On » veut le rattacher aux Lumières pour sa modernité et ses écrits que l’on considère, parfois peut-être excessivement, égalitaristes. S’il est vrai que l’on trouve sous sa plume une certaine expression de l’égalité, de la volonté de lutter contre les hiérarchisations, il n’en demeure pas moins que dans cette pièce recréée en ce moment à la Comédie Française, la distinction des ordres ne semble guère entraver les relations des maitres et des servants. Comme dans la comédie classique, une certaine proximité confine parfois à l’effronterie, laquelle n’est en fait que l’attachement sincère et l’estime réciproque des deux côtés du fossé de la particule.
« Le Petit-maître corrigé ». Voici bien une pièce emblématique de l’énigmatique Marivaux. Briguant sa place à la Comédie Française, Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, compose spécialement une pièce pour son public. Si les comédiens acceptent tout de suite de monter l’œuvre, le public la boude et elle est déprogrammée dès la seconde représentation. Comment comprendre que Marivaux ait écrit une pièce si caricaturale du public qu’il voulait séduire ? Peut-être parce qu’aimant défendre la vérité, il donnait dans ce Petit-maître, l’essence même de son théâtre. Faire rire pour corriger les mœurs qui voulaient, en précieux ridicule qu’on n’aimât point, ou pour le moins qu’on en parût détaché. Il faut se représenter cette société d’aristocrates parisiens en temps de paix. Les Petits-maîtres de l’entourage du Prince de Condé étaient certes des galants, mais qui faisaient la guerre. La génération qui suit est plus précieuse et se donne des airs par la conversation. Marivaux qui sait scruter les recoins du cœur et les décris dans une rosace de détails saisissants au fil de ses œuvres, est, lui, un tenant farouche de la vérité de l’amour et de l’amour naissant, grandissant et enfin déclaré. Tout ce que n’est pas le Petit-maître et particulièrement ce marquis de la pièce qu’on entend marier à une (belle certes) aristocrate de province. Peu lui importe, il se cantonne à l’indifférence affichée alors que son cœur a été littéralement transpercé par Hortense qui en retour est autant touchée par le bel homme que par ce manque d’égards affecté. L’intrigue de la pièce consistera donc à déconfire la superbe du galant qui badine avec l’amour plus qu’il ne vit l’amour, afin de lui apprendre la beauté de l’amour vécu, reçu et partagé. Castigat ridendo mores… le public de Petits-maîtres parisiens n’a visiblement pas apprécié de se voir ainsi brocardé. La pièce tomba dans l’oubli alors même qu’elle nous semble dire beaucoup de Marivaux, comique, léger de ton et de style, moraliste et héraut de l’amour.

Après trois siècles d’oubli, Clément Hervieu-Léger recrée Le Petit-maître corrigé à la comédie Française et c’est un pur bonheur. On sait la passion du comédien pour cette époque qu’il connait, respecte et fait vivre avec tant d’à-propos. Pour laisser à l’œuvre de Marivaux d’exhaler tout son parfum si longtemps endormi, le metteur en scène la redonne, in situ, comme à l’époque, profitant du talent unique des costumiers de la salle Richelieu. Seule « innovation » mais tellement opportune, la composition musicale des intermèdes, par Pascal Sangla, sur le principe de nos musiques de films actuelles. A qui n’est pas préparé, le jeu de Rosimond pourra sembler excessif, alors qu’il est si expressif de ce style un rien brocardé par Marivaux. Une pièce dont la redécouverte, admirablement orchestrée, se déroule d’un seul fil du début à la fin de la représentation, sans temps morts ni longueurs. Il y aurait trop d’éloges à faire pour risquer d’en oublier une seule, aussi ne pouvons-nous que conseiller d’aller par soi-même se rendre compte, soit dans la prestigieuse salle des salles (jusqu’au 12 avril 2018), soit en rediffusion dans certaines salles de cinéma (au moins jusqu’au mois de juin).
Une page de rire, une page d’histoire, une page de culture, mais aussi une page pour aujourd’hui où l’amour superficiel distrait de l’amour profond, bref où l’on marivaude, là où peut-être il faudrait ré-écouter Marivaux.

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A propos de Cyril Brun

Cyril Brun
Docteur en histoire et enseignant aux Universités de Bretagne Occidentale et de Rouen, Cyril Brun est directeur de la rédaction de Cyrano.net. Chef d'orchestre de formation, critique musical, historien et essayiste chrétien, il a publié plusieurs ouvrages dont "Pour une spiritualité sociale chrétienne" (Tempora, 2007) et "Le Printemps français : le grand réveil de notre civilisation" (Ed. A. de Saint-Prix, 2013).