Alceste ou l’esthétique à la française

extrait de la représentation de l'opéra Garnier
extrait de la représentation de l’opéra Garnier

L’Opéra Garnier fait, cette année, sa rentrée avec Alceste de Gluck. Une œuvre qui, sans être l’échec cuisant que subit le compositeur avec Echo et Narcisse, est toutefois habituellement considérée comme moins emblématique du talent du protagoniste malgré lui de la querelle des bouffons. C’est dans ce contexte qu’il faut resituer l’œuvre, à la suite d’Orphée et Eurydice. Trois siècles plus tard, cette querelle commencée sous Louis XV et qui rebondit encore avec Rossini et resurgit à mots couverts avec Debussy, apparaît aussi comique que le nom que l’histoire lui a donné. Un querelle d’égo sur fond d’hégémonie nationaliste, d’idéologie politique et de passions amoureuses, qui se cristallise entre les tenants de l’opéra à l’italienne (l’opéra bouffe) et de l’opéra à la française, sur une réelle différence d’esthétique musicale. Gluck, comme son rival imposé Piccini, n’avaient que faire de cette querelle et ne souhaitaient guère y prendre part. Si deux conceptions de la musique les séparaient, l’estime réciproque les tenait à distance de la violence que pouvaient déployer ceux qui les mirent en compétition.

Tout commence une trentaine d’années avant la création d’Alceste (1767) dans deux coins du palais de Versailles. Le coin du roi (Louis XV), réunissant les tenants d’une esthétique à la française, alors même que la France est la grande puissance incontestée en Europe, s’oppose au coin de la reine (Marie Leszczynska) où se précipitent les italiens. Une querelle des coins qui aurait pu en rester là si l’orgueilleux et piètre Jean-Jacques Rousseau, médiocre compositeur à ses heures, n’était venu s’y glisser. L’escalade aidant, l’esthétique musicale ne fut plus qu’un prétexte à la joute politico-philosophique entretenue par les articles souvent bien tendancieux des encyclopédistes. Symptomatique de la mauvaise foi comme de l’incompétence de certains de ces « savants », la lettre sur la musique française de Rousseau est un tissu d’absurdités musicales, révélant l’inculture de celui qui reste persuadé d’être un grand intellectuel. Se permettant une critique de l’œuvre de Lully, il en oublie qu’il ne le connaît pas et transpose, sans complexe, son idéologie.

Le roi intervient pour interdire les représentations de la Serva Padrona de Pergolese transformé par le coin de la reine en opposition politique. La musique italienne devient alors le symbole de la liberté créative. Et c’est à Jean-Philippe Rameau qu’est confiée la charge de répondre aux arguties de Rousseau en 1755. Car au-delà de cette récupération idéologique de piètre tenue, existe bel et bien une divergence musicale profonde. Et, de fait, deux esthétiques musicales s’opposent de part et d’autre des Alpes. Mais l’esthétique répond toujours à un fond culturel plus profond et c’est bien cela qui constitue la pierre d’achoppement. L’esprit français, plus réaliste, préfère les œuvres cohérentes et suivies aux juxtapositions d’intermèdes comiques. L’unité de l’œuvre et son réalisme qui prévaudront à l’époque romantique, et déjà fortement présents chez Lully et Rameau, correspondaient mieux à l’esprit français que les suites en ruptures, comme celles qui perdureront chez Rossini.

Au-delà de cette divergence culturelle, Rousseau introduit sans peur du ridicule une distinction entre l’harmonie et la mélodie, estimant qu’il fallait avoir le goût bien dépravé pour avoir besoin d’accords en sus de la ligne mélodique. Ce à quoi Rameau lui répond que c’est à l’harmonie seule qu’il appartient de remuer les passions. Maître en la matière, Rameau est passé, ô combien, à la postérité, lui que les bouffons réduisaient à un théoricien scientifique, alors que Debussy l’estime encore incontournable. Toutefois la querelle ressurgit sous Louis XVI tandis que les italiens sont omniprésents dans toutes les cours d’Europe et que l’ère est à la réforme de l’opéra.

C’est dans ce contexte que Gluck, qui souhaitait au départ moderniser l’opéra italien, va se retrouver héraut des héritiers de Rameau, dans un duel engagé bien malgré lui. Proche des conceptions réformatrices du poète italien Calzabigi, il va mener avec une lui une réforme profonde de l’opéra, pour lequel il souhaite une plus grande unité dramatique, une plus grande fluidité entre l’air et le récitatif. Il remplace les intrigues complexes par une action simplifiée – souvent inspirée d’un mythe -et dont l’acteur titre est porteur d’une idée morale qu’il symbolise. Ainsi en est-il d’Alceste, symbole de la fidélité conjugale. Ils introduisent enfin de grandes pièces chorales et la pantomime dansée. Orfeo ed Euridice, le premier fruit de cette collaboration, voit le jour en 1762 à Vienne. Suivra notamment Alceste qui sera remanié en France, où il connaitra un plus grand succès. C’est souvent ces versions françaises qui sont depuis données, même traduites en italien. Entrant enfin dans la compétition, Gluck et Piccini rivaliseront sur le thème d’Iphigénie en Tauride. Le premier connut un succès retentissant, tandis que Piccini, par ailleurs grand compositeur, reçut un accueil modéré. Mais le dernier opéra de Gluck ayant été un fiasco, la querelle s’épuise d’elle-même sans vainqueur ni vaincu. Elle aura néanmoins donné le jour à une nouvelle conception de l’opéra, prémices incontestables du romantisme.

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Cyril Brun

Cyril Brun

Cyril Brun est journaliste du vin, critique gastronomique, historien, philosophe et ancien chef d'orchestre Diplômé de maitrise du vin, il est dégustateur et formateur, journaliste et critique gastronomique pour plusieurs magasines ou sites. Titulaire d'une maîtrise en histoire médiévale et d'un doctorat en histoire de l'antiquité, il a été chargé de TD sur Rome et la Grèce archaïque à l'université de Rouen, puis chargé de cours sur la Grèce archaïque et classique, la Mésopotamie et l'Egypte à l’université de Quimper. Les travaux de sa thèse portent sur l'Afrique romaine au IIIème siècle après Jésus Christ, mais il s'est ensuite spécialisé sur la Grèce classique tant pour sa religion que pour ses philosophes. Il parcourt la France pour donner des conférences sur l'anthropologie classique, les peuples mésopotamiens mais aussi la musique, rédiger un guide oenotouristique. Chef d'orchestre depuis l'âge de 16 ans, il a dirigé divers ensemble en se spécialisant dans la musique symphonique (avec une prédilection pour Beethoven) et la musique Sacrée. Il a été directeur artistique et musical de diverses structures normandes : Les jeunes chambristes, la Grande chambre, Classique pour tous en Normandie, les 24 heures de piano de Rouen, le festival Beethoven de Rouen, Le Panorama Lyrique Ces compétences en philosophie, en histoire, en musique, mais aussi en littérature l'ont amené a écrire dans diverses revues musicales ou historiques, comme critique ou comme expert. Poussé par des amis à partager ses nombreuses passions, ils ont ensemble fondé Cyrano.net, site culturel dans lequel il est auteur des rubriques musicales et historiques. Il en est le directeur de la rédaction. Il dirige le site musical CyranoMusique dont il est le propriétaire ainsi que du média culturel Rouen sur Scène. Il est directeur d'émissions culturelles (le salon des Muses) et musicales (En Coulisses), sur la chaîne normande TNVC Il est l'auteur de Le Requiem de Mozart, serein ou Damné ? Les fondements de l'anthropologie chrétienne Une nuit square Verdrel La Vérité vous rendra libre