Une prise de Troie pas si triomphale au festival Berlioz

Dans le flot louangeur qui a suivi la très attendue Prise de Troie par Les Siècles de François-Xavier Roth, je sens bien que ce papier paraitra un rien iconoclaste et qu’il ternira peut-être cette si belle fête qui régnait en maitre au château Louis XI ce soir-là. Il est incontestable, et c’est je pense ce qui a donné lieu à cette pluie de bravi de la part des médias, que la production du festival Berlioz est incomparablement supérieure aux désastres de Strasbourg et de l’Opéra de Paris. Du coté des spécialistes de toutes parts revenait la comparaison au point d’en lisser toutes les scories, comme le soulagement d’enfin retrouver Berlioz. Et c’est vrai, infiniment vrai ! C’était assurément une belle soirée. Pour autant, si on laisse la comparaison qui ne devrait pas avoir lieu tant les deux productions citées plus haut étaient insupportables et à oublier, si nous prenons pour elle-même cette version, il faut souligner plusieurs points pour être tout à fait honnête, me semble-t-il.

L’interprétation est berliozienne sans conteste et on retrouve tout du saillant du compositeur. Pour autant, la pâte d’orchestre faisait défaut. Sans exagérer et tomber dans l’osmose d’un mauvais Brahms et en gardant cette individualisation de la partition, il manquait pourtant ici une unité orchestrale isolant à l’extrême non seulement les pupitres, mais les instruments eux-mêmes qui ne se trouvèrent que sur la fin du deuxième acte. Cette absence d’unité conduisait ou était renforcée par un défaut du jeu de la tension harmonique retombant trop vite, laissant une ligne harmonique assez dépourvue. L’effet de lissage de la tension harmonique était renforcé par des fins de phrases jamais soutenues toujours relâchées. Or pour Berlioz ce jeu, ces brisements de lignes sont comme une respiration intérieure. Respiration qui de ce fait fit un peu défaut. A cela ajoutons, malheureusement de très nombreux départs peu nets de la fanfare. Effet recherché ? Possible après tout. La composition de l’orchestre, faits de jeunes en formation au milieu des Siècles de musiciens habitués à jouer ensemble explique peut-être aussi ce manque d’unité orchestral sensible presque de bout en bout, quoiqu’on sache de l’habitude de François-Xavier Roth de diriger ainsi son ensemble. Comme le notait Tristant Labouret dans sa critique du Requiem allemand donné à Vezelay par les siècles, sous la direction de Matthieu Romano, donnant une toute autre couleur à l’orchestre.

Voilà du point de vue de l’orchestre et de l’interprétation. Un orchestre qui malheureusement saturait les fortissimi légèrement trop, de sorte que la puissance dramatique qui aurait donné toute sa dimension quelques nuances en dessous se fracassait dans une ambiance électrique saturée. Corollaire inévitable, bien des voix furent couvertes au point d’être simplement muette dans le cas du pauvre Jérôme Boutillier. Isabelle Druet pour sa part donna une merveilleuse Cassandre, dramatique sans être désincarnée, prophétesse tout en restant femme. Mais on sentait qu’elle atteignait souvent les limites de la voix, laissant en suspens la question d’une éventuelle Didon qui nécessite plus d’ampleur. C’est Damien Pass qui fit la plus vive impression, campant avec perfection l’ombre d’Hector.

On annonce les actes suivants des Troyens pour l’année prochaine, on l’attend avec impatience, car au-delà de ces bémols, ce fut une belle prise de Troie.

Festival Berlioz, Prise de Troie, Orchestre les Sicèles, direction François-Xavier Roth – 25 août 2019

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