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Lumières et ombres chez François 1er : une autre façon d’aborder l’exposition de Chantilly

Lumières et ombres chez François 1er : une autre façon d’aborder l’exposition de Chantilly

A l’occasion de l’anniversaire du sacre de François 1er le 25 janvier 1515, Cyrano vous propose de retrouver la chronique de Charles Montmasson sur l’exposition de Chantilly consacré au roi chéri des Français.

Le château de Chantilly a consacré jusqu’au 7 décembre 2015 une étonnante exposition à François 1er. En prenant le parti même du duc d’Aumale, les commissaires de l’exposition ont choisi un fil conducteur littéraire aux contours inédits. « Du roi guerrier au roi mécène » met en lumière le renversement politique qu’opéra le vaincu de Pavie, pour ne laisser à la postérité que la gloire de Marignan. L’occasion pour nous de revenir sur un règne qui fait l’unanimité dans le cœur des Français, mais qui n’est pas exempt d’ombres aussi ténébreuses que les lumières furent éclatantes.

Rien ne prédestinait François d’Angoulême à régner, sinon sa mère, l’ambitieuse et brillante Louise de Savoie. Simple seigneur parmi d’autres, l’orphelin du duc d’Angoulême s’est peu à peu rapproché du trône à la faveur des décès répétés des prétendants directs, laissant Louis XII, sans enfant mâle, dans l’obligation de se tourner vers ce jeune homme bouillonnant qu’il n’appréciait guère. Jusqu’après la mort du dernier des Valois, l’héritier présomptif demeura dans l’incertitude. Celui que l’on surnommait le Père du peuple et qui tentait d’obtenir de son épouse, Anne de Bretagne, un héritier, était-il mort en laissant la reine enceinte ? Louise de Savoie qui tremblait à chaque grossesse de la deux fois reine put enfin respirer lorsqu’il fut avéré que même les frasques de son fils qui couchait du vivant du roi avec la reine ne l’avait pas mise enceinte.

La prédiction de saint François de Paule se réalisait enfin, François, à 19 ans, montait sur le trône le plus puissant d’Europe. Porté aux nues par sa mère, adulé par sa sœur, François, au destin remarquable, se croit invincible. Associé assez tôt au pouvoir comme successeur présomptif, il se voit attribué par le roi son beau-père la résidence du château d’Amboise. Convaincue de son destin, sa mère veille sur son éducation qu’elle entend être une préparation aux fonctions royales. Pourtant Louis XII se désolera de lui, disant que son propre travail serait anéanti par ce « gros garçon ». Et en effet, la sagesse du vieux roi, travailleur, père du peuple, contraste avec l’impréparation, l’orgueil et l’absence de maîtrise de soi de son successeur.

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Fougueux, d’un orgueil démesuré qui lui fera perdre bien des batailles, tant militaires que diplomatiques, affectif, il n’a qu’une idée en tête, venger la France de la perte du Milanais qu’il entend reconquérir. Assoiffé de gloire militaire, il franchit à son tour les Alpes et rejoint les impériaux devant Melegnano, en français Marignan. Le combat s’engage, incertain, houleux, violent. Deux jours, à peine interrompus d’une courte nuit, alors que les combats de l’époque n’excédaient pas 3 à 5 heures. Une boucherie laissant 9 à 10.000 morts du côté suisse et 5 à 8.000 côté franco-vénitien endeuille ces 13 et 14 septembre 1515. Il s’en est fallu de peu que les troupes françaises soient renversées. Loin d’être une victoire éclatante sur les Suisses, le roi dut le retournement de la situation en sa faveur à l’arrivée, en derrière minute, des Vénitiens. Ce que voyant, les Suisses, quoiqu’en position de force, ont estimé devoir cesser la boucherie. Soucieux de sa gloire de jeune roi, nouveau césar conquérant (comme on le représentera par la suite), François 1er cite à peine la présence vénitienne et Marignan devient le symbole du règne d’un demi-dieu à qui tout réussit et qui ne connaît aucun échec.

En 1519, le roi Très Chrétien brigue alors la succession impériale. Charles de Habsbourg, fils de l’empereur défunt, et lui se livreront à une guère de corruption des électeurs qu’emportera Charles Quint à qui François 1er ne pardonnera jamais ce premier échec cuisant de sa vie. Entre les deux monarques que tout sépare est scellée une animosité tenace qui tient tout autant aux personnes qu’aux enjeux politiques. Désormais le royaume de France est cerné de toutes parts par les Habsbourg, tandis que le réservé et sobre jeune empereur règne sur un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais.

© Photo RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot

© Photo RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot

Pour renverser les alliances, le fringant Français invite un autre jeune homme non moins orgueilleux, mais bien plus avisé, Henri VIII. François, lors la célèbre entrevue du Camp du Drap d’or, espère éblouir le roi d’Angleterre. Une incroyable débauche d’or, de pierreries, de draperies précieuses, de fêtes et de tournois se transforme en escalade de luxe et d’éblouissement entre les deux délégations réunies près de Calais du 7 au 24 juin 1520. Mais emporté par son orgueil et son inconstance, François 1er humilie personnellement Henri VIII, signant l’échec des pourparlers diplomatiques. Plus simple, plus discret, Charles Quint avait déjà joint Henri VIII juste avant la rencontre du Drap d’Or. Il lui fut facile après l’humiliation d’Henri de le convaincre de s’allier à lui. La France est désormais bien isolée.

Le roi, poursuivant la tradition capétienne et Valois de renforcement du pouvoir central, voit d’un mauvais œil la soudaine puissance du Connétable de Bourbon qui, d’héritage en héritage, devient un vassal potentiellement rival. Pourtant loin de cet état d’esprit, le Connétable va être poussé à la trahison par les convoitises de la reine mère. En partie spolié de ses biens et de façon si douteuse que le parlement lui-même y regardera à deux fois, Charles de Bourbon franchit le Rubicon et décide de s’allier à l’empereur et à l’Anglais. L’inconstance et l’orgueil du roi mais aussi la convoitise de sa mère auront finalement poussé le plus puissant sujet, chef des armées royales, à la trahison. Ironie de l’histoire, c’est ce traître trahi par son roi qui le fera captif à Pavie, presque « par hasard » et fort peu dignement pour le souverain qui, affolé, voulait fuir en hurlant : « Épargnez-moi je suis le roi ».

C’est que le rêve italien taraude toujours François et l’échec impérial ne fait que renforcer son désir d’en découdre et de montrer qu’il est le plus fort, quel qu’en soit le prix. Pour se maintenir en Italie, il occupe les terres de son propre oncle, le duc de Savoie. Plus tard il n’hésitera pas à s’entendre avec le musulman Soliman le Magnifique, tout roi Très Chrétien qu’il est.
A dire vrai, dans le détail, le règne de celui que les Français considèrent comme un esprit éclairé et ouvert semble parfois peu émaillé de scrupules, comme le révèle l’impensable épisode de sa captivité. Si impensable qu’Henri VIII ne crut pas la nouvelle quand on la lui rapporta. Pavie est pour François 1er une faute militaire et une faute politique. Se croyant invincible, orgueilleux champion des armées, il fait donner l’assaut à la cavalerie la mettant ainsi entre les ennemis et sa propre artillerie, empêchant dès lors tout usage de celle-ci. Ce fut alors un carnage de la noblesse française digne d’Azincourt. La Palice, La Tremoille sont au nombre des célèbres victimes. Au lieu de se reprendre et de se protéger, le roi s’avance mais tombe, fuit et est poursuivi. Ses attributs royaux sont arrachés au point qu’il court comme un simple fugitif hurlant qu’on l’épargne puisqu’il est le roi. Seul, il est cerné par des soldats pris au dépourvu quand arrive Charles de Bourbon à qui François refuse de rendre son épée. Nous sommes le 24 février 1525. Rien n’est prévu pour ce prisonnier improbable. En se laissant prendre, François 1er commet une faute politique lourde de conséquences. Il est humilié, jeté dans une ferme proche puis une fois soigné transféré dans une forteresse de fortune avant d’être envoyé à Madrid où il est retenu prisonnier jusqu’au 14 janvier suivant. Par la signature du traité de Madrid, il est libéré moyennant l’envoi en captivité de ses deux jeunes fils.

Sitôt dehors le roi dénonce le traité et ne respectera pas sa parole. C’en est fini de la gloire du roi. Il est celui qui a coûté la vie à de nombreux Français, qui a ponctionné pour rançon le pays et qui l’a humilié. Soucieux de son image le roi et sa mère réécriront l’histoire comme le montrent de très nombreux documents de l’exposition de Chantilly. L’échec de l’élection impériale est tout simplement ignorée dans l’histoire officielle, tandis que Pavie est réécrite. C’est alors qu’on invente l’histoire de l’adoubement du roi par le chevalier Bayard pour redonner du lustre à ce prince bien mal en point.

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A ce moment de son règne, François, qui sait qu’il a perdu par les armes, se tourne vers un autre champ de bataille, celui des arts. Et pour passer à la postérité autant que pour sauver son règne, il devient le mécène tous azimuts, amis des arts et des artistes, roi cultivé et poète. C’est ce revirement et ses fruits que l’exposition entend mettre en lumière grâce aux merveilleuses collections du duc d’Aumale. On y découvre les débuts de ce qui deviendra le Collège de France, la Bibliothèque nationale. On s’y interroge sur le fameux cabinet des curiosités, les débuts de l’imprimerie notamment en caractères grecs pour favoriser la diffusion des auteurs anciens. On y parcourt les œuvres de Marot (officielles ou cachées), celles mêmes de l’incontournable sœur du Roi, Marguerite de Navarre qui fit tant pour le développement des arts ou encore de la maîtresse du roi, Anne de Pisseleu, devenue duchesse d’Étampes. En filigrane s’y dessinent les contours de la langue française qui s’affirmera plus tard avec La Pléiade. C’est tout un monde en effervescence qui se déploie sous les yeux du visiteur attentif et ébahi par tant de merveilles ou ce qu’il en reste après les barbaries révolutionnaires auxquelles Daesh n’a rien à envier.

Un règne qui semble alors éclatant, grandiose, image de ce bon roi que la postérité (bien aiguillée par la triade des Angoulême) a conservé toujours flamboyante aujourd’hui. C’est dans ce contexte que le roi essuie un nouveau revers. Fort de sa puissance artistique, il espérait éblouir Charles Quint de passage forcé à Fontainebleau. Il lui servit du luxe et des fêtes jusqu’à l’écœurement au point que plus jamais l’empereur ne voudra revenir le voir. Homme fin, sobre, discret, religieux, Charles Quint est à l’opposé de l’orgueil bouillonnant d’un François 1er pavoisant dans la galerie à sa gloire de Fontainebleau.

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Ultime ombre dans ce règne de brillant et d’apparat, le massacre des Vaudois du Lubéron, exterminés sur ordre du roi par les troupes royales, par milliers. Si l’exposition choisit de montrer comment les revers de fortune du roi vaincu ont servi le développement d’une nouvelle France, largement récupérée par l’idéologie post révolutionnaire, il convient de la resituer dans un contexte historique mais aussi humain qui font du moderne et tolérant roi François un homme avec ses aspérités, ses vilenies. Roi qui ne devait pas l’être, bien qu’élevé pour l’être, il recèle bien des petits travers peu glorieux et dont saint Louis, comme Louis XII, auraient pu rougir. Du reste, malgré la splendeur de ses demeures, il ne reviendra sur le devant de la scène qu’un peu avec Louis XIV, mais surtout au XIXe siècle.

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A propos de Charles Montmasson

Docteur en histoire, Charles Montmasson est un médiéviste passionné, spécialiste des XIII-XVèmes siècles et de la Normandie ducale