L’espérance vue par Hantaï

Simon Hantai

Par la qualité des œuvres présentées, la rétrospective que le musée national d’art moderne consacre à Simon Hantaï rend un hommage d’ampleur à un des peintres importants de la deuxième moitié du XXe siècle, mort en 2008. Le spectateur  s’immerge dans un parcours artistique dense, dont la première étape consiste à s’extraire d’un surréalisme de convention, à vrai dire peu convaincant et encore formel. Abandonnant ces rives déjà visitées, Hantaï semble plonger en lui et s’élever dans la contemplation. Il chemine, d’expériences en expériences, et on assiste, sur la toile, à une conversion, un apurement, une décantation.

Sa peinture sculpte la lumière, la laissant sourdre du fond des toiles ou éclater de candeur, donnant vie aux couleurs et à la matière-même de la toile. Pour cela et de manière très nette, Hantaï prend appui sur la tradition spirituelle occidentale. Au contraire du destin tragique de Rothko dont les toiles traduisent une plongée progressive dans le désespoir, la voie choisie par Hantaï manifeste un puissant souffle d’espérance. De la croix blanche sur fond noir de « Souvenir de l’avenir » jusqu’aux dernières toiles, la série des « tabula » où la couleur et la matière s’effacent devant la blancheur, se fait jour un itinéraire spirituel, nourri des lectures de la Bible et des grands saints mystiques, Saint Ignace, Saint Augustin, d’une méditation sur la Vierge Marie, d’une pratique sacramentelle puisque « Écriture Rose » est peint chaque jour – comme l’on écrit les icônes –, durant une année, au retour de la messe, en reproduisant les textes de l’office et ceux des mystiques grâce à des encres aux couleurs liturgiques et qui, sans que cela soit volontaire, produisent finalement un rose d’aurore. Cette peinture qui pourrait paraître brute est en fait pétrie de références spirituelles et notamment chrétiennes.

Et c’est là que le bât blesse dans cette exposition par ailleurs remarquable. Aucun élément biographique ne nous guide sur cette voie passionnante, aucune mention des sources du travail, de son entourage. L’œuvre pour l’œuvre, décontextualisée pour une large part comme cela est souvent d’usage dans les expositions actuelles ; l’idée romantique de l’irruption dans le temps d’une originalité spécifique, d’une individualité sans racines et sans tradition. Et comme indications, intéressantes mais insuffisantes, des commentaires sur les techniques employées, les différents modes de pliage, la succession des expérimentations, les talents de coloriste. On nous répondra bien sûr que le visiteur ne doit pas être enfermé dans un réseau tentaculaire de références dont, par ce qu’il faut bien appeler une forme de mépris, on estime qu’elles lui échappent ; que l’œuvre parle d’elle-même. Cela est discutable et confine, on l’a dit au dédain de ceux qui souhaitent comprendre pour mieux apprécier, de ceux qui sont heureux d’apprendre que l’art d’aujourd’hui est inscrit dans une temporalité et une culture, dans une tradition artistique et spirituelle plus que deux fois millénaire. Alors pourquoi cette lacune, cette carence ? Nous l’expliquons de deux manières. Soit les commissaires de l’exposition ont choisi de porter une vision d’abord esthétisante où l’unicité du geste prime, ce qui condamne à terme l’idée même d’une histoire de l’art, fît-elle place à la discontinuité et à l’irruption du singulier ; soit, et cela serait davantage inquiétant, les concepteurs de la rétrospective souhaitent passer sous silence l’inspiration spirituelle et chrétienne de l’œuvre de Hantaï. Cette négation nous semblerait un signe préoccupant d’une civilisation qui se refuse à inclure dans la culture contemporaine sa part la plus haute, part assumée par l’artiste, ne serait-ce que dans les titres de ses œuvres.

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