Désirs et voluptés au Musée Jacquemart-André

Le Quatuor, Albert J. Moore

Le musée Jacquemart-André dévoile dans ses somptueux appartements du boulevard Haussmann, une exceptionnelle collection d’un genre tout particulier. A l’heure où se pose la question du genre et de l’asexualité de l’être humain, la collection de Juan Antonio Pérez Simon nous rappelle de manière saisissante ce qu’une femme a d’unique dans toute la splendeur de sa beauté fragile, comme dans la réalité de sa dureté parfois si saillante. Pourrait-on aujourd’hui encore parler de la femme comme ces peintres et ces poètes romantiques savaient leur rendre hommage ? La fascination que le sexe faible exerçait sur le fort est-il encore aujourd’hui si raffiné, si exotique, si merveilleux d’admiration et de crainte ?

L’exposition Désirs et volupté à l’époque victorienne traduit tout cela et plus encore. Si les riches explications qui accompagnent les œuvres de Alma Tadema, Godwar, Leighton ou Waterhouse mettent en lumière l’esprit de ce courant britannique, l’éclairant parfois de parallèles français, deux ou trois précisions ou idées reçues auraient mérité un meilleur traitement. Lorsque le visiteur après avoir traversé le hall doré et gravi l’escalier de marbre se retrouve au premier étage il est accueilli par un montage vidéo proposant une certaine lecture de l’exposition. C’est ainsi que nous sommes invités à contempler ces portraits de femmes idéalisées transportées dans un monde le plus éloigné possible des réalités quotidiennes de la rigoureuse Angleterre victorienne qui n’avait d’autre idée que de maintenir la femme en état de soumission. Dommageable raccourci introductif qui restreint l’horizon des peintres eux-mêmes à l’unique dynamique des îles britanniques. Traduire le recours aux images et modèles de l’antiquité comme un simple désir de fuir l’âpreté de la révolution industrielle c’est oublier que cette seconde renaissance traverse toute l’Europe romantique, comme une réponse à une toute autre question autrement plus existentielle. A l’issue de l’ère classique le monde occidental se trouve face à une aporie que tente d’élucider Schiller ouvrant la voie à une nouvelle perception de l’être et de son rapport au monde. Pascal posait ainsi le problème. Faut-il tout savoir d’une chose ou savoir un peu de tout ? Vrai dilemme ! Car se spécialiser permet de faire avancer son domaine de compétence et par là l’humanité tout entière. Mais la spécialisation à outrance suppose le sacrifice de l’équilibre et l’asphyxie de toute une part de soi vouée à rester en friche pour l’excellence de cette fine pointe de compétence. Comment alors comprendre que certains se sacrifient pour l’humanité en se spécialisant au détriment de leur propre équilibre personnel ? Or sans ces héros sacrifiés, l’humanité court le risque de l’immobilisme.

C’est l’aporie à laquelle Schiller et ses disciples vont tenter de répondre. Face à l’hyper-rationalisme d’un cartésianisme poussé à l’extrême, ouvrant en matière de peinture à la plasticité parfaite mais figée de l’école de Raphaël, le désir de revenir aux sources traduit un besoin d’unité et d’authenticité, dépouillé des archétypes plastiques des époques baroques et classiques. Les préraphaélites qui en fait lui sont bien postérieurs, revendiquent cette restauration réaliste, dont le but n’est pas de fuir le temps présent en créant un univers d’évasion, comme l’opium ouvrirait des cieux iréniques. Il s’agit de retrouver cette unité profonde de l’âme. Or précisément Schiller et les siens découvrent que cette unité de l’homme se trouve au-delà du plastique et du rationnel dont ils ne nient pas la vérité du reste, bien au contraire. Mais pour cette école dont Beethoven sera un digne représentant, l’art est la réponse au dilemme de l’unité et de la spécialisation car il est précisément le lieu de l’unité, ce supplément d’âme par lequel l’être humain se rejoint lui-même et rejoint le monde qui l’entoure.

Aussi placer la nudité de la femme dans un décor antique n’est-il pas une fuite, mais au contraire la sublimation la plus profonde de la féminité. Dépouillée de ses artifices conventionnels, la femme apparait ainsi dans sa vérité la plus nue. Loin d’être une évasion, cette renaissance de l’antiquité à l’époque romantique entend mettre fin au carcan sophistiquée et boursoufflé de l’ère baroque, laissant le descriptif et retrouvant ainsi l’émotion. Là où les auteurs et artistes classiques peignaient les sentiments, le romantique entend les suggérer pour que le spectateur les ressente et les fassent siens. Incontestablement si nous parcourons ces 8 salles admirables de beauté et de finesse avec le regard romantique nous ne verrons pas défiler des définitions du désir et de la volupté, mais nous en éprouverons une à une toutes les nuances dont ces toiles regorgent.

Le violon d’Ingres


Désirs et Voluptés à l’époque Victorienne, Musée Jacquemart-André, du 13 septembre 2013 au 20 janvier 2014
Tous les jours de 10h à 18h.
Nocturnes tous les lundis et samedis jusqu’à 20h30.

Commentaires

commentaire