Dernière minute
Accueil » Flâner, sortir » Expositions » Au Grand Palais, Monumenta ment… monumentalement !
Au Grand Palais, Monumenta ment… monumentalement !

Au Grand Palais, Monumenta ment… monumentalement !

Presqu’à chaque fois, l’exposition parisienne Monumenta, au Grand Palais, est barrée visuellement par un mur, histoire d’intriguer le chaland et de le pousser à acheter une entrée. J’entre, spontanément je me dirige vers la gauche, un gardien surgit : « Non  Madame ! Il faut aller à droite ». Cette exposition du chinois Huang Yong Ping nous est présentée comme une allégorie de la mondialisation : effectivement, il faut filer droit. Bon, je m’exécute, je longe des containers, encore des containers, toujours des containers. Ennui cumulatif. En ce vendredi 27 mai 2016, il fait lourd mais le soleil d’après-midi est voilé. La nef paraît terne, encombrée par ce jeu de lego géant et les anneaux d’un serpent colossal ; on nous annonçait que son ossature métallique  « dialoguait » avec la verrière, effet d’annonce : les deux armatures luttent et se détruisent visuellement l’une l’autre… Le dossier de presse assurait que « l’artiste substitue aux éléments des paysages chinois des formes contemporaines : les conteneurs pour les montagnes », sans omettre le vide permettant la circulation des énergies. Or l’expo n’est pas vide mais creuse.

Ah, j’aperçois une sorte de calot dressé en équilibre, ce doit être l’autre vedette annoncée : l’arrière du chapeau géant de Napoléon (à la bataille d’Eylau SVP) ; il illustre le titre de l’exposition « Empires ». Effectivement, je me prépare alors à savourer le clou de l’expo : la gueule béante du serpent de la mondialisation attaquant le glorieux bicorne ! Ca, même Hollywood n’y avait pas pensé : le chapeau de Napoléon dans le rôle de la mangouste. Mais la tête du serpent décharné est loin du chapeau, sa gueule, au lieu de se dresser à l’assaut de l’impériale coiffe, se vautre lamentablement sur le sol, pauvre bête ! Elle est si mal en point qu’on doit la soutenir par des piliers de métal qui portent encore des chiffres de fabrication ou de montage et cassent l’ambiance. Le malheureux serpent, avec ses béquilles, inspire plus de commisération que de frayeur. Dire que, selon le dossier de presse, ce piteux reptile serait cousin des dragons, évoquant les cycles des créations et destructions… Déception. L’affirmation  « Le concept en est simple mais brasse des idées complexes » me paraît gratuite (mais pas l’expo, 10 euros !).

J’avise ensuite la boutique, avec ses sacs en toile imprimée d’un squelette serpentin (24 euros), des boîtes métalliques, réductions de container (24 euros) et des chapeaux de Napoléon en feutre, pliables, pour 11 euros seulement. Mon œil est attiré par les cartes postales de l’exposition : comme toujours les dispositifs conceptuels sont photogéniques, les photos étant prises par temps ensoleillé, avec l’ombre des verrières pour animer une composition si morne au naturel. Beaucoup de livres aussi, dont l’un attire mon attention : « Mao et moi ». Je ne feuillette pas, je préfère imaginer, qui sait, des scènes torrides… et sortir. Je me dirige par où je suis entrée, c’est ainsi que fonctionnent beaucoup de salons et d’expositions au Grand Palais mais arrivée devant la porte : « Non Madame, la sortie est de l’autre côté ! ». C’est stupide, les portes sont libres, mais le gardien est intraitable. Décidemment, on ne circule pas comme on veut dans la mondialisation. J’obéis en râlant ; avant de sortir, je jette un dernier coup d’œil et là, ô miracle, apparaît une vraie mise en scène autour du célèbre bicorne. Certes, le sens est toujours « téléphoné » avec un container vert  estampé CAPITAL, le côté « Mao et moi » de Huang Yong Ping, sans doute. Certes, le serpent a cette fois des allures de montagnes russes, dévoilant la nature de l’ensemble, un parc de loisirs bobo, mais le panorama est bel et bien composé plastiquement. Beaucoup de visiteurs ne s’en apercevront pas, puisque s’en allant, ils lui tourneront le dos. L’expo est à l’envers : pas de problème, un conceptuel soutiendra que c’est signifiant. Dommage !

Une fois dehors, repassant devant l’entrée de Monumenta, j’observe un dernier serpent métallique. Celui des barrières prévues pour contenir la masse des visiteurs. Ce reptile extérieur est aussi vide que l’autre : « Empires » ne fait pas courir les foules.

Pourtant le dossier de presse est un modèle du genre. On y trouve de la « pensée faible », savourez cette déclaration de l’artiste : « dans ma démarche, le hasard a une place primordiale, (…) je ne savais pas que le mot français « nef » signifiait également « bateau ». Cette coïncidence renforce le lien avec l’eau qui, sans être présente, fait partie de l’œuvre. Cela me prouve que la démarche est juste ! ». On y croise aussi de la pensée « Marabout de ficelle » (l’« empire » c’est aussi ce qui « devient pire » sic) ; sans oublier les demi-aveux révélant que dans une installation « le spectateur devient presque un cobaye ». Il n’y manque pas non plus l’infantilisation du visiteur : « tout le monde peut s’emparer du chapeau ! D’ailleurs, tous pourront passer dessous et endosser le rôle de l’Empereur pour quelques minutes » ! Présentes aussi, les références tirées par les cheveux comme celle à « Pluie, vapeur, vitesse », pauvre Turner. Plus quelques trouvailles langagières qui assaisonnent le tout, tels les très chics « frottements esthétiques ».

Et surtout, on nous bombarde de chiffres propres à épater la galerie. Sous les 13.500 m² de la nef du Grand Palais, le serpent mesure 254 m avec 316 vertèbres et 568 côtes ; les 305 containers, représentent les deux millions de conteneurs qui circulent dans le monde, dont 80% passent par la mer et arrivent de Chine. Les porte-conteneurs en transportent parfois jusqu’à 18.000. Les allers-retours entre l’Europe et la Chine mettent 56 jours etc. Cet éloge des containers et de la puissance économique, se termine par une allusion « aux migrants qu’on y loge à Calais » : c’est la petite note humanitaire. Mais le rebelle d’opérette qu’est devenu Huang Yong Ping se gardera bien d’évoquer les sujets qui fâchent : en 2015, 62 % des produits dangereux découverts par les douanes à leur entrée dans l’Union européenne le sont dans des conteners en provenance… de Chine ! (Que Choisir N°548, juin 2016, p.12)

monumenta-2016-2

Personne non plus pour s’offusquer de quelques cumuls : sur sept éditions de Monumenta, Jean de Loisy est commissaire pour la seconde fois ; le galeriste Kamel Mennour s’incruste quant à lui pour une troisième : « Je pense qu’il faut savoir rester fidèle à ses artistes, à ses idées et à ses collaborateurs. » affirme-t-il, comme une justification.  Ben voyons, les peintres qu’il a lâchés au tournant de l’an 2000 pour passer à des activités conceptuelles plus lucratives apprécieront !

Bref, tous les chiffres sont généreusement communiqués… sauf celui du budget de l’exposition ! Mais les temps changent, même Philippe Dagen s’en étonne, dans Le Monde. Il est vrai que le marché de l’art décélère quelque peu cette année ; en cause, dit-on, le ralentissement chinois, dû aux lois anti-corruption qui auraient là-bas plombé le trafic des œuvres d’art… Façon de faire porter le chapeau aux chinois quand le boa de l’AC, l’Art financier, se mord la queue ?

 

Commentaires

commentaire

A propos de Christine Sourgins

Christine Sourgins
Titulaire d'une maîtrise d'histoire et diplômée de l'Ecole du Louvre (muséologie), Christine Sourgins, historienne de l’art, a été conférencière au musée du Louvre et a travaillé aux services pédagogiques des musées de la Ville de Paris. Spécialiste de l'art contemporain, elle exerce des responsabilités pédagogiques et culturelles en milieu associatif et collabore aux revues Conflits actuels, Liberté politique, Catholica, Verso, Les Lettres françaises. Elle est l'auteur des «Mirages de l'art contemporain» (La Table ronde). http://www.sourgins.fr/