Art contemporain : une corruption invisible… car trop en vue ?

Le premier salon du livre des lanceurs d’alertes du 14 et 15 novembre à Montreuil, n’avait pas prévu d’ inviter ceux qui alertent sur l’Art officiel et financier avec son cortège de délits d’initiés, de conflits d’intérêts et d’opacité des comptes publics. Pire, un instant intéressés les organisateurs ont  reculé, sous l’effet de pressions (?), arguant que nos « ouvrages  ne sont pas des livres d’alerte mais d’opinion » (sic). L’Art contemporain, version AC, reste donc un vrai tabou de notre société. Pourtant, rien que le bréviaire de la corruption au ministère de la Culture, mis en ligne par l’avocat Roland Lienhardt, aurait de quoi  intéresser les « anti-corruption » !

A ce sujet, l’exposition « Follia Continua » provoque un froncement de sourcil. Partie de Toscane, la Galleria Continua est devenue, et tant mieux pour elle, l’une des plus puissantes d’Europe. À l’occasion de ses 25 printemps, cette galerie d’art internationale s’offre jusqu’au 22 novembre le Cent Quatre à Paris avec des œuvres monumentales signées par les grands noms de l’AC comme Anish Kapoor et Ai Weiwei. Dans sa présentation, le 104 se targue de rechercher des « idées originales, l’expérimentation et la diffusion de projets innovants » bref, d’accompagner « l’émergence de nouvelles formes d’art ». « Institution alternative » (sic), amateur de « rapport de proximité » (re-sic), on peut donc être étonné que le 104 expose les mastodontes de l’art officiel et financier. De plus, le Cent Quatre,  établissement public à caractère industriel et commercial de coopération culturelle, appartient statutairement à la Ville de Paris, donc avec financement public… Or,  les fondateurs de la Galleria Continua ont aussi « leur bureau au Centquatre. Indigne captation d’intérêts…. » se demande un article du Monde (1)… « Tous les galiéristes sont les bienvenus » répond le directeur du 104. Mais peut-être que certains le sont plus que d’autres….

« Personne n’est conscient que l’on commet des effractions sur le marché de l’art. Cela me choque ! » s’exclame de son côté Monika Roth, docteur en droit de l’Université de Bâle, auteur de Nous entrons sur le marché de l’art (2), ouvrage dénonçant un marché de l’art opaque et  propice au blanchiment d’argent. Suisse, elle milite pour que le but d’origine du port franc, zone portuaire ou aéroportuaire détaxée – qui est de faciliter les échanges de biens – ne soit plus détourné en « une sorte de musée à visiter sur invitation » devenu un « coffre-fort pour les ultra-riches ». L’affaire Yves Bouvier, promoteur du modèle des ports-francs est exemplaire : « J’ai dénombré 13 rôles différents pour Yves Bouvier » expose Monika Roth : transporteur, déposant, investisseur dans plusieurs galeries, collectionneur, conseiller, vendeur etc. Ce mélange des genres savonne la planche de la corruption mais, selon Monika Roth, le principal problème des ports-francs réside dans la possibilité, obtenue en 2006, d’un stockage illimité des œuvres. En 2013, le rapport du contrôle fédéral des finances a montré qu’il n’y a pratiquement pas de contrôles douaniers, en particulier à Genève, et que presque aucun objet d’art ne sort de ce port-franc. Un monde à part, possédé à 86% par le canton de Genève… qui peine à réformer une dérive juteuse.

Mais pourrons nous encore longtemps exposer ce sujet sans se retrouver derrière les barreaux ? Une directive européenne sur le « secret des affaires » menace désormais la liberté d’investigation du chercheur. Au prétexte de protéger les intérêts économiques des entreprises, elle organise une légitimation de l’opacité. Jugé liberticide par plusieurs ONG et nombre de journalistes, le texte a fait l’objet d’une pétition en ligne lancée par Elise Lucet, journaliste de France 2. Vous pouvez toujours la signer (nous sommes presque 500 000…) ici.

A ce propos, rêvons un peu : qu’Elise Lucet, qui unit avec élégance le culot à la saine curiosité, nous concocte un jour un « Cash investigation » sur le marché de l’Art contemporain ! Et qu’elle interroge non pas toujours les mêmes (ceux dont les vestes sont réversibles) mais ceux qui combattent les dérives de l’AC depuis des années… et payent cher le joug d’un système corrompu !
(1) le 23 octobre 2015, p.16
(2) Monika Roth, « Wir betreten den Kunstmarkt», éditions DIKE, 2015

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Christine Sourgins

Christine Sourgins

Titulaire d'une maîtrise d'histoire et diplômée de l'Ecole du Louvre (muséologie), Christine Sourgins, historienne de l’art, a été conférencière au musée du Louvre et a travaillé aux services pédagogiques des musées de la Ville de Paris. Spécialiste de l'art contemporain, elle exerce des responsabilités pédagogiques et culturelles en milieu associatif et collabore aux revues Conflits actuels, Liberté politique, Catholica, Verso, Les Lettres françaises. Elle est l'auteur des «Mirages de l'art contemporain» (La Table ronde). http://www.sourgins.fr/