Tithon – Alfred Tennyson – L’effroyable immortalité

Ecrit en 1833, ce monologue est en fait une longue et dramatique adresse du frère de Priam à Eos déesse de l’aurore qui l’a rendu immortel. Immortalité qui le ronge, sans bien entendu, le tuer.

Les forêts dépérissent, les forêts dépérissent et tombent,
Les vapeurs jettent en larmes leur fardeau sur le sol,
L’homme arrive, cultive le champ puis gît sous lui,
Et après maints étés le cygne meurt.
Le seul être je suis que la cruelle immortalité
Consume. Je flétris lentement dans tes bras,
Ici, à la tranquille limite du monde,
Ombre aux cheveux blancs qui parcourt tel un rêve
Les espaces de l’Orient éternellement silencieux,
Les brumes qui se resserrent au loin et les porches rayonnants du matin.
Hélas ! Pour cette ombre grise qui fut homme autrefois
Si splendide par sa beauté et par ton choix
Qui a fait de lui son élu, si bien qu’il sembla
Pour son cœur exalté n’être rien d’autre qu’un Dieu !
Je t’ai demandé : « Donne-moi l’immortalité. »
Alors d’un sourire tu exauças ma demande,
Comme les riches qui donnent sans souci de manières.
Mais tes puissantes Heures, courroucées, accomplirent leurs volontés,
Elles m’ont abattu, abîmé, dévasté,
Sans pouvoir m’achever, m’ont laissé mutilé
À demeurer au voisinage de la jeunesse immortelle,
Vieillesse immortelle jouxtant l’immortelle jeunesse,
Et tout ce que je fus, en cendres. Ton amour,
Ta beauté, peuvent-ils me dédommager, bien qu’encore aujourd’hui
Tout près au-dessus de nous, l’étoile d’argent, ton guide,
Brille en ces yeux tremblotants qui s’emplissent de larmes
Quand elle m’entend ? Libère-moi, reprends ce que tu m’as donné.
Pourquoi un homme désirerait-il de quelque façon
S’écarter de la noble race des hommes,
Ou dépasser l’aboutissement ordonné
Où chacun doit s’arrêter, ainsi qu’à tous il sied le mieux ?

Un doux souffle d’air fend le nuage ; voilà que se présente
Une brève vision de ce monde obscur où je suis né.
À nouveau la vieille lueur mystérieuse se glisse
De ton front immaculé, de tes épaules immaculées,
Et de la poitrine où bat un cœur rajeuni.
Ta joue rougit peu à peu à travers la pénombre,
Tes doux yeux s’éclairent lentement tout près des miens,
Avant même d’aveugler les étoiles et l’attelage impétueux
Qui t’aiment, qui aspirent à porter ton joug, s’élèvent,
D’une secousse abattent la noirceur de leurs crinières déliées,
Et font éclater le petit-jour en flocons de feu.
Voilà comment toujours tu grandis en beauté
Dans le silence, puis avant de donner ta réponse
Tu pars, et tes larmes coulent sur mes joues.
Pourquoi m’effraies-tu sans cesse avec tes larmes
Et me fais-tu trembler de peur qu’un adage appris
En des jours lointains, sur cette terre obscure, soit vrai ?
« Les Dieux eux-mêmes ne peuvent pas révoquer leurs dons. »
Hélas, hélas, avec quel autre cœur
En des jours lointains, et avec quels autres yeux
J’observais – si c’est bien lui qui observait –
Le contour lumineux qui se formait autour de toi ; je voyais
Les pâles volutes s’enflammer en anneaux ensoleillés,
Je muais au gré de tes métamorphoses mystiques, et je sentais mon sang
Se colorer du rougeoiement qui lentement empourprait toute
Ta présence et tous tes portiques, tandis qu’étendu,
Bouche, front, paupières échauffés comme par une rosée,
Avec des baisers plus délicieux que les bourgeons à demi-ouverts
D’avril, j’entendais le baiser de tes lèvres,
Chuchotant je ne sais quoi de violent et de doux,
Comme cette chanson étrange que j’entendis Apollon chanter,
Tandis que telle une brume Ilion s’élevait en hautes tours.
Cependant ne me tiens pas à jamais dans ton Orient ;
Comment ma nature peut-elle se mêler à la tienne ?
Tes ombres roses me baignent de froideur, froides
Sont tes lumières et froids sont mes pieds ridés
Sur tes seuils scintillants, quand la vapeur
Émerge des champs à peine visibles qui entourent les maisons
D’hommes heureux qui ont le pouvoir de mourir,
Et des tumulus herbeux des morts plus heureux encore.
Délivre-moi, rends-moi à la terre ;
Toi qui vois tout, tu verras ma tombe.
Ta beauté renaîtra matin après matin.
Moi, terre dans la terre, oublierai le vide des palais royaux,
Et je t’oublierai quand tu retourneras sur tes roues d’argent.

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