1914, Heureux ceux qui sont morts

En cette veille du 11 novembre, nous avons souhaité donner un avant goût des commémorations en publiant ce monument de la poésie française, Eve, extrait des Tapisseries de Charles Péguy

Charles Péguy, né à Orléans le 7 janvier 1873, publia Ève, sa plus grande œuvre en vers dont le sujet est le salut, le 28 décembre 1913. Mobilisé le 2 août 1914, lieutenant au 276e régiment d’infanterie, il fait campagne du 11 au 28 août sur le front de l’Est mais doit battre en retraite. Tué d’une balle au front près de Villeroy, à 22 km de Paris, le 5 septembre 1914, il est enterré, avec un très grand nombre de ses compagnons d’armes tués le même jour, à la « Grande Tombe » de Villeroy.

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle.

Heureux ceux qui sont morts pour les cités charnelles.
Car elles sont le corps de la cité de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre,
Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés.

[…]

Heureux les grands vainqueurs. Paix aux hommes de guerre.
Qu’ils soient ensevelis dans un dernier silence.
Que Dieu mette avec eux dans la juste balance
Un peu de ce terreau d’ordure et de poussière.

Que Dieu mette avec eux dans le juste plateau
Ce qu’ils ont tant aimé, quelques grammes de terre.
Un peu de cette vigne, un peu de ce coteau,
Un peu de ce ravin sauvage et solitaire.

Mère voici vos fils qui se sont tant battus,
Vous les voyez couchés parmi les nations.
Que Dieu ménage un peu ces êtres débattus,
Ces cœurs pleins de tristesse et d’hésitations.

Mère voici vos fils qui se sont tant perdus.
Qu’ils ne soient pas jugés sur une basse intrigue.
Qu’ils soient réintégrés comme l’enfant prodigue.
Qu’ils viennent s’écrouler dans deux bras tendus.

Charles Péguy, Les Tapisseries, Ève, (Bibliothèque de la Pléiade, p. 664sq.)

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