La terminologie fallacieuse des démagogues édulcore tout, même la guerre

Il est des situations qui mettent en lumière de façon éclatante le pouvoir des mots. Ainsi, l’acte de langage performatif, qui transforme un état de faits au moyen de l’énonciation, par celui qui est habilité à le faire, d’une formule consacrée : « je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », « je vous condamne à trois ans de prison ». Si l’effet manipulatif de ce type d’acte de langage est inexistant, puisque leur sens trop évident, il en est d’autres qui, par le jeu des inférences, changent radicalement le cadre de pensée de ceux qui y sont soumis, sans qu’ils s’aperçoivent de rien.

Les récentes lois à portée morale qui visent, in fine, à la destruction des liens sociaux et à la négation de la valeur de la vie humaine (avortement, euthanasie, ‘mariage’ homosexuel) sont à ce propos tout à fait significatives. Leurs partisans les ont fait progresser à coups de glissements sémantiques plus ou moins subtils, jusqu’à ce que les esprits vaincus finissent par les tolérer, les accepter et enfin, les défendre, comme un acquis qu’ils auraient eux-mêmes souhaité. Qui d’entre-nous laisserait, de son plein gré, déchiqueter par un médecin douteux l’enfant qui croît dans le ventre de son épouse? Peu, sans doute. À l’inverse, nombreux sont ceux qui, après une intervention dénommée par euphémisme d’interruption volontaire de grossesse, sont  rentrés chez eux l’esprit tranquille, puisqu’à l’enfant à naître, s’était substitué un amas de cellules.

 

Or, voilà que le glissement du concept de défense vers celui de sécurité, permet aux États dominants de balayer d’un coup de dictionnaire des réticences et limites désormais obsolètes.

Un autre domaine a subi récemment, par ce procédé diaboliquement simple, de profondes transformations : celui de la défense. Tout État-nation, dont la souveraineté est reconnue par la communauté internationale, jouit, héritage du contrat social de Rousseau, de l’exercice de la « violence légitime » en vue de protéger les libertés de ses citoyens, que ceux-ci lui remettent en partie en vue de les préserver en tout. Jusque-là, rien de neuf.

L’après 11 septembre a connu un formidable élargissement des actes posés en vue de la « défense des intérêts de la nation » considérés comme légitimes. Si ces intérêts, de par leur localisation géographique, dépassent depuis longtemps le cadre national, il n’était, depuis l’accès à l’indépendance des colonies dans les années 60, plus un État occidental à pouvoir se prévaloir du concept de sécurité nationale pour défendre ses intérêts géostratégiques et économiques dans les autres régions du monde. Toute une palette de motivations plus ou moins valables et beaucoup moins pratiques d’utilisation avaient été inventées pour ce faire.

Or, voilà que le glissement du concept de défense vers celui de sécurité, permet aux États dominants de balayer d’un coup de dictionnaire des réticences et limites désormais obsolètes. Le concept de sécurité légitime la projection de puissance des États dominants hors de leurs frontières au nom de dangers qui pourraient les menacer dans un avenir relativement proche s’ils ne le faisaient pas. Il autorise le recours à la force et élargit le champ des ressources mobilisables. Pour le hisser au panthéon des concepts, il ne fallait qu’un bon exemple, un attentat meurtrier perpétré sur le sol américain par des terroristes étrangers, par exemple.

 

Ce changement aussi important que discret est à l’origine de l’émergence d’une terminologie fallacieuse : les opérations de maintien, voire d’imposition de la paix ont remplacé les guerres.

Ce changement aussi important que discret est à l’origine de l’émergence d’une terminologie fallacieuse : les opérations de maintien, voire d’imposition de la paix ont remplacé les guerres. La sécurité, désormais présentée comme une valeur primordiale, justifie l’état d’urgence permanent et le risque d’instrumentalisation est intrinsèquement lié au concept. Or, si l’on s’en tient à la définition qu’en donne Wolfers, à savoir « l’absence de menace sur des valeurs acquises« , la sécurité qu’offre la confiance mutuelle dépasserait selon moi de loin celle procurée par la supériorité militaire ou économique, aussi instable qu’éphémère.

En effet, la paix ne s’impose pas, elle se recherche. Elle diffère autant de la sécurité que l’amour de la tolérance. La sécurité comme la tolérance, visent l’absence de menace du premier degré, de menace existentielle. Toutes deux sont statiques et d’autant plus fragiles qu’elles ne visent pas de bien plus grand qu’elles mêmes. L’amour, comme la paix, sont des dynamiques qui rapprochent ceux qui les recherchent dans un mouvement synergique qui les dépasse. Ils représentent des idéaux dans le sens noble du terme.

On pourrait en simplifiant, considérer la question sous l’angle de l’opposition entre la vision négative de la sécurité comme capacité d’intervention et d’opposition, et la vision positive, centrée sur l’aspect diplomatique et les intérêts conjoints. Certes, ces deux visions coexistent déjà ; toutes deux produisent leurs effets et montrent leurs limites. Pourtant, le volet sécuritaire tend à faire de plus en plus d’ombre à la deuxième vision, au profit d’un rapport de forces toujours plus primaire et animal, éloigné en tous points de l’idée d’un « monde civilisé ».

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Damien Thomas

Fier belge féru de France, Fidèle défenseur de la famille, de l'enfance, Frondeur favorable au Roi, à ses façons, Farouche et cyranesque fanfaron, Damien Thomas, contributeur régulier de Cyrano.net, nous fait découvrir son amour immodéré de la politique, des arts et de la culture.