Réflexions autour de l’Education civique et morale

Depuis une trentaine d’année, nous avons vu réapparaître les cours d’éducation civique et morale au collège d’abord puis au lycée ensuite. En 2015, les lycées ont reçu un nouveau programme qui n’est pas sans intérêt et qui même a un côté passionnant pour le philosophe, puisqu’on y aborde la liberté, la responsabilité, le lien social, l’environnement et la bioéthique.

Mais aborder un tel cours n’est pas sans risque surtout auprès d’une population jeune, influençable et si peu formée que l’est la génération actuelle. Et nous savons combien, depuis une dizaine d’année les gouvernements ont à cœur de prendre à leur compte exclusif l’éducation de la jeunesse. Christiane Taubira en son temps parlait même de sortir les enfants de la sphère d’éducation de leur parent. De là à l’endoctrinement, il y a un pas bien petit à franchir. Et c’est cette attention qui motive le présent article.

Car il s’agit bien d’éducation civique et morale et non d’instruction. Nous avons tous noté le changement de nom du Mammouth, autrefois ministère de l’instruction publique, devenue Education nationale. Les mots ont tous un sens précis et leur choix annonce une volonté lorsqu’ils sont politiques.

Instruire, c’est transmettre un savoir. Eduquer c’est façonner une façon d’être et notamment d’être au monde. Est-ce le rôle de l’Etat ? Personnellement je pense que non, dans la mesure où cela a été le travers de tous les totalitarismes et endoctrinement. La France n’y a pas échappé et cela aurait pu être bien pire si Robespierre lui-même n’avait mis un frein aux dérives en cours. C’est dire ! Mais l’Etat prenant en charge l’Education c’est, une fois encore, le principe même des régimes totalitaires. Instruire est une chose, éduquer en est une autre. Mais au prétexte (non sans fondements) que les familles, il y a trente ans étaient (et peut-être le sont-elles encore) démissionnaires, et que cela avait un impact sur la société (incivilités, insécurités…), l’Etat a pris en main l’éducation civique et morale de la jeunesse. Alors que dans le même temps l’Education nationale peine à remplir son rôle basique d’instruction publique, ce qui n’est pas, là non plus, sans conséquences sur la société. On constate une baisse du niveau culturel, des difficultés professionnelles liées aux démissions scolaires du système éducatif.

Pour autant, pallier les déficiences de familles en difficultés, surtout si cela impacte la société, n’est pas non plus totalement incongru de la part d’un Etat, sauf à considérer ce dernier du point de vue libéral extrême, refusant toute intervention. La question que pose cet article n’est pas tant celle de la légitimité de l’Etat à éduquer que les risques qu’il y a derrière cette reprise en main par l’Etat de l’éducation des jeunes.
D’abord, il me semble qu’une telle reprise en main ne peut-être justifiée que de façon temporelle et qu’elle doit s’accompagner d’une aide aux familles et structures ordinaires d’éducation, afin qu’à terme celles-ci reprennent en main leur rôle et que l’Etat se désengage de l’éducation, pour revenir à l’instruction. Tout le monde y gagnera, à commencer par le métier d’enseignant, qui n’est pas un métier d’éducateur.

Ensuite, il me semble que le problème réside dans la matière elle-même. Education civique peut signifier apprendre les règles et loi de la vie commune d’une société et nul n’étant sensé ignorer la loi, cela peut être une instruction utile qui de fait, incombe à l’Etat. Mais l’éducation morale est bien plus subtile et porteuse de germes inquiétants.

Car qu’est-ce que la morale ? C’est étonnant du reste de voir que ce terme, rejeté comme l’ordre moral catholique ou passéiste d’une Troisième république suspecte, revienne ainsi, l’air de rien, sur les bancs de l’école de la République. Le principe même de la morale, quelque soit cette morale (chrétienne, musulmane, républicaine, bouddhiste…) c’est d’être un chemin vers le Bien. La morale est un chemin vers le Bien. L’éducation morale nous enseigne donc le chemin vers le Bien. Elle n’instruit pas seulement, elle vise à éduquer, c’est-à-dire à forger un comportement capable d’emprunter le chemin vers le Bien. Il ne s’agit pas uniquement de revêtir un manteau ou un verni de morale, mais à intégrer au plus profond de soi, ce chemin.

Aussi l’éducation morale comprend elle une instruction, à savoir présenter ce qu’est le Bien, c’est-à-dire le but du chemin, la direction. Et elle comprend une éducation, façonner des comportements pour orienter vers le Bien.
Il y a ici, à mon sens deux écueils. Le premier est celui de la liberté. En imposant le chemin, la morale, éduquons-nous à la liberté ? Or précisément, la liberté véritable consiste à pouvoir choisir le Bien. On n’est pas libre si on est auto destructeur. Imposer le Bien, c’est courir le risque que la personne (en l’occurrence l’élève) n’adhère pas au bien, ne le choisisse pas mais le subisse. Autant dire qu’il s’en écartera dès qu’il le pourra et à chaque fois que la contrainte sera moins forte.

Mais l’écueil le plus important est ailleurs. Qui décide du Bien ? Et derrière finalement se pose une autre question : qu’est-ce que le Bien ? L’Etat est-il là pour garantir le Bien ou pour décréter ce qui est Bien ou mal ? Et en vertu de quoi ? Ici le risque est énorme que l’Etat décide du bien et façonne la jeunesse pour qu’elle corresponde à ce bien. Le Bien correspond ici à ce que ceux qui sont au pouvoir ont décidé devoir être le bien. Par-là, ils façonnent à leur image une société sur mesure. Hitler et Staline n’ont pas fait autrement.
Se pose donc une autre question plus profonde, en vertu de quelle légitimité, l’Etat décide-t-il de ce qui doit être bien ou mal ? Et derrière encore… Comment contrôler que ce bien décidé par la loi est le Bien véritable ?
Tel est à mon sens la question et la dérive que porte en germe cette Education civique et morale.

Enguerrand de Montf

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