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Passions de l’âme et liberté
Antoine Coypel, (1661-1722) Homère, Iliade, chant 01 (Colère d’Achille) Tours, Musée des Beaux-Arts, inv. 803.1.7

Passions de l’âme et liberté

Descartes a imposé l’idée que l’homme est composé d’un corps et d’un esprit, le premier étant un pur mécanisme, et le second une substance spirituelle. Dans ces conditions, les passions ne sont que des modifications de l’esprit qui proviennent de son union avec le corps, un peu comme des maladies psychosomatiques. Elles doivent alors être dominées par l’esprit, mais lui restent étrangères et, finalement, opposées.

Dès lors que l’on parvient à penser l’homme dans son unité, et que l’on a compris l’âme comme forme du corps, la passion devient capable de participer à l’acte même de la volonté, dès lors qu’il est rectifié par la vertu. Expliquons cela.
La vertu morale est une disposition acquise et stable à agir de façon habituelle en accord avec la raison droite. Ainsi un homme courageux est celui dont l’affectivité est disposée à agir, de façon habituelle, selon ce qu’exige la raison droite devant un danger : faut-il fuir, combattre ou supporter ? La vertu de courage dispose l’affectivité de telle sorte que les passions que fait naître le danger s’accordent à ces exigences : la peur, la colère, la crainte, la tristesse, viennent nourrir en quelque sorte le mouvement de la volonté qui doit fuir (de mauvaises fréquentation), combattre (l’assaillant) ou supporter (la maladie).

Ainsi la passion permet à la vertu de s’appuyer sur le dynamisme de l’affectivité. Mais sommes-nous alors encore libre ? On pourrait en douter, puisque la passion ici semble diriger l’acte moral.

L'aveuglement de Samson, rembrandt,

C’est que la liberté n’est pas dans l’indépendance de la passion, mais elle est avant tout la possibilité de poursuivre un bien clairement reconnu par la raison. Ainsi, je ne suis pas libre simplement parce que ma volonté ne rencontre aucun obstacle, mais parce que ma volonté poursuit un bien qui est un vrai bien et que j’ai choisi.

Or ce bien n’est généralement pas un bien purement abstrait. Dès lors qu’il s’adresse aussi à ma sensibilité, et donc à mon affectivité, il est capable de mouvoir celle-ci, et ce mouvement de l’affectivité est précisément la passion. Disposée par la vertu, l’affectivité devient alors une alliée précieuse de la volonté et donc de la liberté.

La séparation que Descartes croit voir entre l’âme et le corps fait de la passion une réalité double : un processus physicochimique dans le corps, un mouvement dans l’esprit. Or l’affectivité est en réalité une puissance de notre âme, laquelle est principe d’existence et de vie du corps. Si donc l’on conçoit bien l’unité substantielle de l’âme et du corps, on comprend mieux comment la passion peut être une force de liberté : nous pouvons être passionnés par la vérité, par exemple, parce que tout le bien de notre esprit rejaillit sur le corps de fait de cette unité substantielle. Aussi nos passions qui ont pour objet le bien sensible, comme le plaisir, le désir, l’espoir, peuvent se porter en un certain sens vers les biens que poursuit la vertu, comme la justice par exemple. C’est qu’en effet la joie de la volonté qui atteint son bien résonne dans la sensibilité comme plaisir. Il peut donc y avoir un vrai désir du bien et de la vertu qui permet d’atteindre celui-ci, une vraie passion pour la liberté et une saine liberté de la passion, dès lors que l’affectivité est rectifié par la vertu.

C’est le sens de cette belle et étonnante sentence de saint augustin : « Aime, et fais ce que tu veux ».

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A propos de Pascal Jacob

Professeur agrégé de philosophie, il assure des cours d'Ethiques et d'Esthétique à la Faculté Libre de Philosophie et de Psychologie Comparées de Paris, et des TD de Philosophie à l'Institut Albert le Grand d'Angers. En 2008,il publie « L'Ecole, une affaire d'Etat ? » dans la collection « Matière à Penser » des éditions Fleurus (Mame Edifa)