Le nominalisme nous conduit à l’arbitraire

Notre temps présente assurément le tableau d’un singulier désordre intellectuel et moral. Ce qui frappe en effet, d’un point de vue moral, ce n’est pas tant le phénomène en soi banal de l’exacerbation des passions, que l’on se prend même parfois à regretter de ne pas voir plus vives, que celui d’une veulerie généralisée, fruit de l’ethos matérialiste, avec son repli sur le plaisir immédiat qui marque encore tant nos moeurs contemporaines et en signe la vulgarité sans nom. Sur un plan politique, cela entraîne la soumission massive au système oligarchique en place, système marqué au sceau de l’utilité universelle et de l’anomie, et dont le joug ne saurait être rejeté sans risque. Mais pour risquer quelque chose, encore faut-il être capable de regarder au-delà de l’immédiat et être prêt à souffrir. Et c’est ce que nous ne savons plus faire.

Mais la volonté elle-même ne saurait être mise en mouvement que par un regard franc sur les choses, qui ne s’encombre pas des qu’en dira-t-on intellectuels et ne se soumette pas par paresse aux habitudes acquises et aux dictats de l’époque. C’est ce regard, capable de s’émerveiller et de s’interroger, que nous avons perdu. Il y a là le signe d’un défaut d’intelligence qui est la marque de l’époque.

En considérant les choses d’une manière philosophique, il apparaît en effet manifeste qu’à la source de ces désordres contemporains se trouve la perte, au sein de la pensée moderne, du sens du véritable savoir, c’est-à-dire l’incapacité d’aller au-delà du sensible pour développer une intelligence vraie des choses en se tournant vers l’universel. Cette incapacité fait méconnaître la hiérarchie entre le spirituel et le sensible en l’homme et dans l’univers, avec toutes les conséquences que cela peut avoir pour ce qui concerne le religieux, comme la morale et la politique. Parce que dans la tradition moderne nous avons délaissé l’universel, nous nous sommes soumis au nominalisme qui dévalue le langage en le réduisant à une taxinomie accidentelle ; à l’individualisme qui ruine tout bien commun et toute véritable société, tant naturelle qu’humaine, tant politique que religieuse, et conduit donc à l’athéisme en même temps qu’au règne du caprice ; au fait par conséquent, et donc à la pure force, par incapacité à penser une loi naturelle qui transcende la loi positive, et donc à penser le droit et un véritable ordre ; au fait encore, et donc au temps et à l’histoire, par incapacité de saisir ce qu’il y a de commun à la diversité des situations, et donc par impuissance à penser l’analogie, ce qui conduit aux oppositions stériles entre “progressisme” et “conservatisme” ; à la pensée technique enfin, par incapacité à percevoir le même sous le divers et le permanent sous le changeant, c’est-à-dire à développer une véritable science contemplative des choses.

Le nominalisme philosophique est de ce fait la garantie de s’épuiser dans l’arbitraire, et la pensée moderne dans son ensemble se présente comme un vaste sophisme de l’accident, preuve de la vanité qu’il y a à vouloir penser le monde en s’enfermant dans le seul horizon du monde sensible. Et ainsi l’abandon de l’universel signifie-t-il une forme d’abdication de la pensée, qui soumet l’homme à la matière et le rend aveugle à l’ordre de la nature, et donc à Celui qui en est l’origine en même temps qu’Il est la source de toute vérité et de tout bien.

Après plusieurs siècles d’exploration de ce vaste sophisme, et de tentatives menées en vain par les plus grands esprits pour sortir des apories auxquelles il conduit inévitablement, nous sommes aujourd’hui les témoins de l’échec auquel il conduit, avec la menace de ruine de la civilisation que cela peut comporter à terme. Le moment de tirer les leçons de cette aventure est donc venu. Il ne saurait être question de se résigner, mais au contraire, par une recherche humble mais décidée et persévérante, de renouer avec les véritables principes universels, et à leur lumière de repenser et de redire l’ordre des choses. Pour être atteint, un tel but suppose que s’unissent les intelligences à la volonté décidée et droite.

Commentaires

commentaire

Guilhem Golfin

Guilhem Golfin

Docteur en philosophie, Guilhem Golfin est enseignant en lycée à Paris. Il s'intéresse tout particulièrement aux questions d'éducation, dans le cadre d'institutions telles que l'Institut éthique et politique Montalembert, dont il est directeur du comité scientifique, et la Fondation pour l’École.