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Les scientifiques ne peuvent se passer d’Aristote
Alexandre le Grand fait apporter à Aristote divers animaux étrangers pour qu’il écrive son Histoire naturelle - Jean-Baptiste de Champaigne

Les scientifiques ne peuvent se passer d’Aristote

Artigas affirme : « Les systèmes centraux correspondent à ce que traditionnellement on a conceptualisé comme substance.» Ce qu’il développe un peu plus loin en disant : « Il existe une stricte relation entre les systèmes centraux et les éléments, et diverses questions se trouvent liées avec le problème classique de la substantialité. (…) À l’occasion, comme il arrive pour la chimie, la caractérisation et la classification des substances correspondent avec grande exactitude à la notion classique ; en revanche pour la microphysique on ne peut établir de correspondance univoque. »

Il semble donc que l’on retrouve tant dans la philosophie classique que dans la science moderne l’idée de substance. Mais plus précisément, la substance semble effectivement se composer de façon convergente particulièrement dans l’idée du mixte, du composé. Ce débat classique sur la permanence ou non des éléments, sur le rôle des accidents propres, trouve un écho saisissant dans la théorie des systèmes notamment avec la notion de propriétés émergentes.

Reprenons l’analyse du système et comparons-le au débat classique de l’être et du devenir. La théorie des systèmes souligne l’importance de l’holisme, des structurations, de l’organisation, de l’émergence, de l’existence de différents niveaux hiérarchiques et de la finalité. L’holisme pose précisément l’unité substantielle des composants quelle que soit pour le moment la forme de cette unité. Les structurations soulignent précisément le rapport des éléments entre eux et leur organisation. C’est la question médiévale du mixte. Comment ces différents éléments se retrouvent-ils dans le tout ? La réponse de la science moderne à cette question n’est pas la négation de la demande médiévale comme si elle n’était pas fondée, mais bel et bien l’idée que les composants possèdent une nouvelle structure et un nouveau dynamisme. Par rapport à la question médiévale de la permanence de la substance de l’élément ou de ses accidents, la théorie du système tient que le composant maintient son individualité possédant sa structure et son dynamisme. En revanche, leurs propriétés se fondent en propriétés émergentes. Ainsi donc, non seulement certains accidents de la substance restent mais comme propriétés du tout, mais aussi d’autres propriétés apparaissent, préparées par les accidents des éléments et désormais propres au mixte. Enfin, au regard de la finalité du système, la substance est clairement contenue dans le couple hylémorphique par la forme.

aristote éducation d'Aristote

En outre la position d’Aristote, pour qui la nature de l’élément demeure potentiellement, semble être confirmée par l’idée d’individualité, même si la structure de l’élément semble, elle, pouvoir changer. La notion de dynamis semble également être soulignée par la théorie des propriétés émergentes.

Bien sûr, une divergence notable est celle des éléments eux-mêmes puisque aujourd’hui, avec la théorie des systèmes, nous retournons plutôt à l’atomisme, quoique dans un sens plus complexe ; cette combinaison de systèmes entre eux et en eux nous faisant repousser toujours plus loin l’élément ultime.

Bien qu’ils soient espacés dans le temps, nous avons là un parfait exemple de complémentarité des savoirs. Il est en effet évident que les apports scientifiques actuels ont affiné la pensée médiévale et ont permis de la corriger, ou plus exactement de trancher entre les différentes positions. Mais la conception classique se révèle étonnamment proche de l’observation scientifique actuelle, à tel point que l’idée aristotélicienne de substance ne peut être contournée par la science. L’une et l’autre s’interpénètrent et s’éclaircissent sans pour autant pouvoir se superposer, leur objet formel étant différent. Mais dans la recherche de la vérité de l’être, il est intéressant de noter que la philosophie classique et la science moderne ne sont pas en contradiction, loin s’en faut.

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A propos de Cyril Brun

Cyril Brun
Docteur en histoire et enseignant aux Universités de Bretagne Occidentale et de Rouen, Cyril Brun est directeur de la rédaction de Cyrano.net. Chef d'orchestre de formation, critique musical, historien et essayiste chrétien, il a publié plusieurs ouvrages dont "Pour une spiritualité sociale chrétienne" (Tempora, 2007) et "Le Printemps français : le grand réveil de notre civilisation" (Ed. A. de Saint-Prix, 2013).